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Bibliothèque (1990-2016)

Dossier : "Art et religion en Allemagne après 1945"

dans la revue : Allemagne d’aujourd’hui, n°209, juillet-sept. 2014, pp. 63-204

Sylvie LE GRAND, Jean MORTIER (éd.)

Ces contributions sont issues d’un colloque qui eut lieu à l’université Paris Ouest-Nanterre et à la Maison Heinrich Heine de Paris en avril 2013 sur ce thème.
On trouve différentes analyses sur des dossiers précis, pour une fois accessibles aux non germanophones. Toutes les contributions, sauf 2, sont issues d’universitaires allemands, ce qui certes assez logique, mais témoigne également du fait que l’art allemand en contexte ecclésial n’est manifestement pas un thème de recherche et d’étude chez les germanistes français, ce qui est dommage.
L’art des deux principales confessions chrétiennes est bien pris en compte (on regrette que l’on continue à traduire le "evangelisch" allemand par "évangélique", ce qui prête à confusion, alors que "evangelisch" doit tout simplement être traduit par "protestant"), ainsi que - c’est l’un des points fort de ce dossier - l’art des églises protestantes dans l’ex-RDA.
On relèvera particulièrement, dans ce foisonnement de thématiques :
- Une présentation synthétique, par Norbert Schneider (pp. 69-80), des nouvelles conceptions d’Eglise en matière d’art religieux depuis les années 1970. L’a. se concentre sur la présentation de deux témoins exceptionnels de cette période, théologiens catholiques comme acteurs dans le monde des arts, le jésuite de Cologne Friedhelm Mennekes, et l’autrichien Günter Rombold. Le premier eut des liens privilégiés avec Joseph Beuys, le second avec Arnulf Rainer.
- pp. 107-118 (article de Dorothea Körner) : L’historique du Kunstdienst, le service artistique de l’Eglise protestante unie de Berlin, puis de Berlin-Est, puis du Berlin unifié, qui s’est malheureusement éteint en 2005. L’article étudie la période est-allemande de ce service qui, conçu au départ pour aider les protestants dans leurs choix artistiques, finit par être un lieu de créativité pour tous les artistes non officiels, et devint donc un des fers de lance de la contestation pacifique, en même temps qu’un lieu d’intense créativité (le titre de l’article aurait dû préciser qu’il s’agit de l’étude de la période relative à la RDA).
- pp. 133-141 (article de Ulrike Goeschen) : "Aucune continuité : les motifs religieux dans l’art du national-socialisme et de la RDA". Tandis que ce qui concerne la période nazie est sommairement traité (et que les relations entre les nazis et les chrétiens sont traités de manière caricaturale et lacunaire), ce qui concerne la RDA est beaucoup plus intéressant : on voit comment le régime communiste n’a jamais banni entièrement les thématiques chrétiennes dans l’art, d’abord pour exprimer des idéaux existentiels, pacifiques et antifascites (Käte Kollwitz). Puis ces thèmes furent abandonnés car considérés comme trop défaitistes. Ce furent alors les artistes contestataires du régime communiste qui utilisèrent ces mêmes thématiques religieuses, qui leur permettaient une critique déguisée du régime.
- Un autre article montre comment, en plaçant "l’homme nouveau" au centre de leur oeuvre, certains artistes de la RDA découvrirent les thématiques christiques (Eckhart Gillen, "Requiem pour l’ ’homme nouveau’. Les artistes en RDA place l’individu au cœur de leur œuvre", pp. 142-162).
- Une contribution raconte la genèse et l’évolution de l’un des plus remarquables chantiers architecturaux et muséographiques contemporains : la construction du Kolumbamuseum, par l’architecte suisse Peter Zumthor à Cologne, sur les ruine de l’ancienne église Sainte-Colombe : (pp. 81-93 : Kai Kappel, "Se souvenir et réécrire. La sémantique du site de Sainte-Colombe à Cologne"). Un chantier de l’archidiocèse de Cologne.
- La contribution de Jean-François Lagier ("Le vitrail contemporain en Allemagne", pp. 119-132), directeur du centre international du vitrail de Chartres - et semble-t-il le seul français à avoir écrit dans ce dossier - s’explique par le fait que ce centre a organisé en 2012 une magistrale exposition sur le vitrail contemporain en Allemagne (un catalogue bilingue est disponible).

Dans ce genre de dossier, on ne peut pas tout dire ni tout analyser. Ce que j’ajoute n’est donc pas un reproche, mais l’indication de ce qui aurait aussi pu idéalement être étudié :
- Le chantier de la reconstruction de la nouvelle Kaiser-Wilhelm Gedächnis Kirche à Berlin (Ouest), dont les murs, évidés, sont construit par les milliers de vitraux du bleu de Chartes du français Gabriel Loire ;
- L’importance, côté protestant, de l’Institut für Kirchenbau und kirchlichen Kunst der Gegenwart, de la Philipps-Universität de Marbourg et de l’EKD (Evangelische Kirche in Deutschland = Fédération des Eglises protestantes allemandes), magistralement dirigé pendant des décennies par le prof. Horst Schwebel, et qui travaillait en concert avec la Dokumenta de Cassel.
- Le défi commun aux deux Eglises, depuis les années 1990, de trouver de nouvelles fonctions aux églises désaffectées. Des projets originaux - diaconaux, culturels ou artistiques ont vu le jour, comme la Kunst-Station, de l’église Sankt Peter à Cologne ; mais aussi, à l’inverse, les toutes nouvelles architectures religieuses, intégrant dans leurs plans les questions écologiques et environnementales, parfois aussi l’histoire récente du lieu (par ex. la Versöhnungskirche sur l’ancien tracé du mur, à Berlin-Wedding).

Jérôme Cottin