Acceuil
Nos réalisations

Interprétation du texte de Genèse 2 et 3 par Marie Balmary

Marie Balmarie est théologienne et psychanalyste

d’après l’ouvrage de Marie BALMARY, Abel ou la traversées de l’Eden,
Grasset 1999 ( lecture intégrale vivement recommandée ! )

Marie Balmary

est psychanalyste ; elle exerce à Paris. Comme la plupart des personnes de sa génération, elle a reçu une éducation religieuse (catholique), vis-à-vis de laquelle elle a pris ses distances... mais, curieusement, sans renoncer à interroger les textes bibliques :

“ Il ne me restait qu’une voie : au lieu de continuer à m’écarter seule de la Bible, m’en approcher au contraire, mais de beaucoup plus près et avec d’autres. ” (p. 164)

En fait, Marie Balmary “ a avancé dans la lecture avec les trois moyens suivants, d’égale importance : le fait de lire avec d’autres, l’accès aux textes dans leur langue originale et l’expérience de la psychanalyse. ” (p. 59)

Elle constate : “ La conjonction de deux disciplines - l’interprétation de l’inconscient et l’interprétation des textes bibliques - toutes deux liées au déchiffrage symbolique, cette conjonction m’a donné à entendre autrement aussi bien d’antiques écrits que la vie des êtres parlant aujourd’hui. ” (p. 12)

À propos des textes du début de la Genèse, Marie Balmary précise :

“ Ces mythes, ces récits des origines, qui n’offraient plus selon notre culture aucune information sur la création du monde physique (et on avait pu à cause de cela les juger obscurs et dépassés), m’apparurent d’une richesse inégalée pour révéler les origines d’un autre monde ; disons, pour le moment, le monde humain. ” (p. 18)

Mais alors, comment interpréter ces textes ? Quel est leur message ? - Péché originel ?

Force est de constater, en effet, que la théologie chrétienne classique “ lit le début de la Genèse comme le récit du péché originel, péché contre Dieu qui aurait conduit les humains à la mort. Selon cette lecture, l’homme aurait été créé immortel à l’origine, avant tout choix de sa part. Ce n’est qu’ensuite qu’il aurait perdu cette dignité. Par sa faute.

Dans cette compréhension du mythe, le péché originel serait une tache qui nous viendrait de nos premiers parents ; chaque enfant la recevrait avec la vie biologique. Faute originelle contre le Dieu Père dont l’humanité aurait été rachetée par le sacrifice du Fils Christ et dont elle serait lavée par le baptême.

Ce bloc de croyances souvent non revisitées a tenu lieu longtemps de fondation religieuse. Jusqu’à ce que, sous la pression de l’émancipation des esprits et des progrès scientifiques, le bloc s’effondre chez beaucoup de nos contemporains. ” (p. 162)

Si nous récusons la notion de péché originel, quelle autre signification pouvons-nous prêter au texte ?

Marie Balmary cite une interprétation assez en vogue, actuellement, qu’elle traduit de la manière suivante : “ Il n’y avait qu’une seule façon de devenir conscient en Eden, c’était de transgresser la loi divine qui ne pouvait qu’empêcher l’homme de devenir adulte et conscient. Autrement dit, la loi servirait en ceci, et en ceci seulement, qu’elle rendrait possible sa transgression, crise indispensable à toute croissance humaine : se poser en s’opposant... ” (p. 183)

“ Au commencement était la difficulté de devenir humain et d’en être heureux ”, rétorque Marie Balmary (p. 268)

“ Je ne parlerai plus jamais du paradis comme d’un lieu de bonheur tranquille.
Il me semble tellement plus conforme au texte - et plus intéressant - de le lire comme lieu d’épreuve où les humains affrontent entre eux l’immense difficulté de se lever et de parler. ” (p. 345)

“ Le bonheur, c’est ce qui a commencé par ne pas arriver. ” (p. 270)

Pour notre auteur, il n’est pas question d’un péché originel. En revanche, une épreuve originaire a bien lieu. Personnage-clé : le serpent...

“ Le mal représenté par le serpent n’est pas un être qui existerait hors de l’humain, puisqu’un serpent qui parle n’existe pas. ” (p. 254)

“ Au passage, voici une définition du diabolique : ce qui n’existe pas mais qui est, pour cela même, très dangereux. ” (p. 238)

En tant que psychanalyste, Marie Balmary nous rappelle que le serpent est un symbole phallique

“Le serpent a l’apparence de ce qui manque à la femme. ” (p. 192)

“ Chacun des deux sexes, évidemment, est manquant de l’autre, mais pas de la même façon. Si l’homme n’a pas les deux sexes lui non plus, du moins, il a.
Il a un organe visible. C’est le pôle plus de la sexualité, le pôle plein. Tandis que le féminin, on le sait dès la naissance des filles, apparaît d’abord comme le creux, le sexe invisible, le pôle négatif quant au phallus. ” (p. 193)

Ainsi donc, “ ce qui se manifeste sous la forme hallucinée du serpent qui parle est ce qu’a l’homme, que la femme n’a pas. Il est une des preuves que le dieu n’a pas donné tout, et c’est en effet la femme qui peut s’en apercevoir la première, étant elle-même du côté du qui n’a pas. ” (p. 192)

Le discours du serpent

Détaché du corps de l’autre, le serpent-phallus “ peut figurer la différence des sexes vue seulement en termes d’avoir / ne pas avoir... ” (p. 192) Ce serpent que la femme voit et entend n’est donc rien d’autre que son manque.

“ Car, c’est vrai, le dieu n’as pas donné la totalité à chacun. ” Et “ le serpent va leur faire croire que ne pas avoir tout, c’est n’avoir rien... ” (p. 192)

Dès lors, il “ propose l’immédiat : il suffit de s’emparer de l’objet divin pour connaître et devenir comme des dieux. ” (p. 287)

Les sirènes du sans limites et de la toute-puissance

“ Dans une première lecture, on voit que le serpent incite la femme à prendre l’objet magique qui lui donnerait :
- l’assurance de ne pas mourir : vous ne mourrez pas
- la connaissance totale : connaissant le bien et le mal
- l’égalité avec le dieu : vous serez comme des dieux
Le serpent parle le langage de celui qui fournit un bien qui fait mal - les vendeurs de drogues de tous niveaux - lorsqu’il présente l’arbre interdit comme :
- bien à manger : c’est du plaisir
- désirable pour les yeux : cela fait voir le monde en beau
- agréable pour comprendre : cela rend intelligent. ” (p. 191)

Le discours du serpent... “ n’est-ce pas ce que propose tout tentateur, tout salut totalitaire : donner tout à qui renonce à soi ? Que ce soit dans des sectes, dans des cures psychologiques, dans des enrôlements politiques ou religieux, lieux apparemment si divers, la même chose est exigée de ceux qui viennent : qu’ils se présentent néantisés, ayant renoncé à signer ce qu’ils font, dépossédés de leur nom, vides de leur passé, de leur pensée, vidés de leur propre esprit pour se remplir complètement des paroles du maître de vérité. ” (p. 127)

Nous voyons se développer actuellement des pratiques de toute-puissance, des actes accomplis dans la soumission à l’usage phallique de la connaissance et de la force, dans deux disciplines majeures de notre culture : la génétique et l’économie...
- une forme de connaissance scientifique dont le sujet a disparu
- une maîtrise technique de la vie hors relation
- une organisation du travail selon une virilité conçue comme courage de faire
subir le mal à autrui. ” (p. 348)

Résultat

“ Trompés au sujet du dieu et trompés sur ce qu’ils sont, les humains vont ignorer leur capacité à advenir ensemble... ” (p. 287)

Or, une autre voie est possible...

La différence des sexes peut être lue “ comme voie d’accès à la relation, à l’union créatrice, à la parole. Elle peut être interprétée comme lieu d’avènement à la conscience, condition divine du être avec l’autre sans cesser d’être soi. Comprise ainsi, l’incomplétude de chacun est richesse et non pauvreté. Richesse de l’écart, à maintenir, non à combler.

Le manque garde la place de l’autre dont il signifie sans cesse l’attente. Sans lui, pas de désir. Et l’interdit de l’arbre se révèle garant de présence. S’il est impératif de ne pas manger tout, c’est pour qu’il n’y ait pas que des choses sur cette terre, mais aussi des personnes, non consommables. Des personnes auxquelles le dieu n’a pas interdit de devenir divines, mais qu’il a inter-dites les unes aux autres en tant qu’objets pour qu’elles puissent se rencontrer, se joindre, se reconnaître divines. ” (p. 195)

Épilogue

L’épreuve du “ faire entrer dans le jardin de la parole ” est forcément d’abord au-delà de nos possibilités.

“ Que la tentation ne soit pas au-delà de nos forces, je suis d’autant moins portée à le penser qu’à mon sens ce récit dit expressément le contraire : l’épreuve humaine par excellence, l’épreuve du faire entrer dans le jardin de la parole, qui commence en effet à la différence des sexes, est forcément d’abord au-delà de nos possibilités. Et je crois que l’auteur de la Genèse parle d’un dieu qui le sait. Dieu a fait trop fort pourrait être une des morales du récit. ” (p. 242)