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Bibliothèque (1990-2016)

L’Eglise et l’art d’avant-garde.

De la provocation au dialogue.

Auteurs : Gilbert BROWNSTONE, Monseigneur Albert ROUET

Ce livre, par son aspect provocateur - et parce qu’on y trouve deux signatures d’évêques - créa un mini-scandale dans l’Eglise romaine lors de sa publication. Son intention était pourtant louable : il s’agissait de confronter l’Eglise (catholique) avec quelques artistes et œuvres d’art tout à fait contemporains. Enfin, pouvait-on penser, l’Eglise sortait d’une conception de l’art limitée à l"’art sacré", c’est-à-dire au service de la liturgie, de l’eucharistie et de l’espace culturel. Plutôt que chercher à faire rentrer l’art contemporain dans l’Eglise, ouvrons l’Eglise à la réalité de l’art contemporain, à la fois multiforme et provocateur. On trouve de fait, parmi les œuvres montrés, de célèbres signatures de la scène artistique internationale : Maurizio Cattelan, Damian Hirst, Hermann Nitsch, Pierre et Gilles, Andres Serrano, Bill Viola, Francis Bacon...

Le scandale est venu du fait que certaines des œuvres imprimées en pleine page couleur sont -apparemment de manière voulue - très provocatrices : des sexes de femmes exhibés (Araki Nobuyoski, Jean-Luc Verna, Lisa Yuskavage), une revendication homosexuelle explicite ou implicite (Gilbert et Georges, Pierre et Gilles, Nan Goldin), de l’art sur ou avec des cadavres (Semefo, Andres Serrano, Marina Abramovic), des chairs torturées (Kiki Smith, Hermann Nitsch).... Comme première introduction à l’art d’avant-garde, on est servi ; on aurait attendu moins hard. Certes l’art contemporain comporte des aspects souvent choquants, mais choquer pour choquer ne suffit pas à créer un sentiment esthétique ou à rendre une création intéressante.

Voilà pour le scandale. Venons en au dialogue. Contrairement à ce qu’il aurait souhaité, cet ouvrage semble plutôt révéler un manque de dialogue entre l’art contemporain et l’Eglise catholique : l’historien d’art américain Gilbert Brownstone se contente de mentionner quelques acteurs de "La chair et Dieu" (un programme de sensibilisation artistique à l’intérieur de l’Eglise catholique en France) ; mais rien, dans son commentaire, n’ouvre à une lecture théologique ou même spirituelle des œuvres qu’il a choisi de nous présenter. A l’inverse la reprise théologique de Monseigneur Rouet expose quelques idées personnelles sur l’art ; mais l’évêque de Poitiers est manifestement assez ignorant des mécanismes de la création d’avant-garde (son commentaire des œuvres, parfois fort naïf, le montre). Ce commentaire, par des relations artificiellement établies, montre surtout le décalage existant entre l’Eglise et cette création d’avant-garde. Evoquer le Cantique des cantiques, les concepts de "chair" et "corps" chez Paul, l’incarnation de Dieu en Jésus-Christ, ne suffisent pas, à mon sens, à nouer un dialogue véritable entre deux domaines (l’art contemporain, le christianisme) qui se sont longtemps ignorés, pour ne pas dire opposés. Tout, dans cet art contemporain n’est pas bon à prendre, tout n’est pas forcément apte à une relecture théologique. Ce n’est pas parce l’art d’avant-garde s’intéresse au corps, et que le Dieu chrétien s’est incarné que l’on peut tisser des relations entre ces deux réalités, d’ordre fort différentes.

On a plutôt ici l’impression que l’Eglise cherche à montrer qu’elle aime les artistes contemporains qui, eux, se passent en général fort bien de cette institution, de sa pensée et de sa pratique. Les œuvres montrées en sont la preuve éloquente.

Jérôme COTTIN