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Réflexion

La pièce de théâtre :"Sur le concept du visage du fils de Dieu", de R. Castellucci

Sul concetto di volto nel figlio di Dio (2011-2013)

Après avoir lu une quantité de recensions et d’articles de presses sur cette pièce, voici enfin l’occasion d’exprimer un avis personnel, après avoir pu voir la pièce, au théâtre du Maillon à Strasbourg en novembre 2012.

Compte-rendu de la rencontre avec le metteur et scène et dramaturge, Romeo Castelucci

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Ce qui étonne le plus en notre époque postchrétienne, c’est de voir une salle de spectacle remplie de plusieurs centaines de personnes, regardant pendant plus d’une heure un immense visage du Christ (8 mètres de hauteur) lui faisant face, éclairé même quand la salle s’obscurcit. Tout ce qui se joue, se dit, se vit se fait sous le regard impassible de ce Christ iconique (une reproduction, retravaillée, du Salvador Mundi, faite par le peintre de la Renaissance italienne, Antonello da Messine).

Cette impassibilité du visage du Christ – comme tout ce qui se joue dans la pièce – peut être compris de deux manières opposées : signe d’indifférence ou d’absence, face au drame de la condition humaine (symbolisée par la déchéance, puis la défécation d’un vieillard sénile) ; ou au contraire signe d’une présence attentive et silencieuse, avec un regard qui ne se détourne pas devant le spectacle du non sens de la vie humaine. A l’appui de la première thèse, il y a le fait que des enfants jettent des pierres en forme de grenades sur le visage du Christ ; à l’appui de la seconde, le fait que ce visage n’est en rien abîmé par les explosifs, dont les bruits se terminent en un chant monastique.

Ce spectacle est réversible, peut être compris dans un sens et son contraire, ce qui est courant dans l’art contemporain, qui joue sur les ambivalences : à la fin du spectacle, le visage du Christ se déchire, et apparaissent en lettres lumineuses un slogan tiré du Psaume 23 : « You are my shepherd / Tu es mon berger ». Mais quand les lettres s’éteignent, apparait la négation (not), qui transforme la confiance en un refus « You are (not) my shepherd / Tu n’es pas mon berger  ». Pourtant, les lettres sont maintenant éteintes, elle n’illuminent plus.

Tout, dans le spectacle, est porteur d’une symbolique qui dépasse le sens premier, mais qui ne se présente jamais comme une affirmation dogmatique : la relation aimante et attentionnée du fils à son père signifie-t-elle celle de Fils au Père ? La déchéance du vieillard exprime-t-elle la situation misérable (la Bible dirait pécheresse) de l’humanité ? Ou au contraire la mort annoncée de Dieu ? Les excréments symbolisent-ils le mal ? Les pliures ou traces de peinture qui apparaissent sur le visage du Christ qui, en fin de spectacle, se froisse, disent-elle qu’il prend sur lui nos infirmités ? La bonté du fils qui lave son père avec une patience infinie évoque-t-elle la bonté de l’autre Fils (le Christ) envers nous ?
Tout est possible, tout est suggéré.

Il y a plusieurs moments « mystiques » dans la pièce, comme quand le fils s’approche du visage du Christ, et pose sa tête sur ses lèvres, les mains en position de l’orant ; ou quand, dans le noir (la nuit mystique ?) on entend des chuchotements «  Gesù, Gesù.. ».

On pourrait même, par instant, soupçonner que cette pièce soit trop chrétienne, tellement le double symbolisme, christique et iconique, est récurrent et omniprésent.

La démarche de Romeo Castellucci est fondamentalement spirituelle ; une interview, inscrite sur le programme distribuée aux spectateurs, est une intense et intime confession de foi : « Pour moi, cette photographie est une icône contemporaine, révélatrice de la soif de spiritualité qui caractérise notre époque  ». Une confession de foi portée par l’image du Christ, celle produite par l’art, mais surtout celle que nous portons en nous (c’est le sens historique du mot concetto en italien) : « Les signes religieux présents dans Sur le concept du visage du fils de Dieu cachent des considérations plus profondes relatives à la condition de l’Homme, l’Homme qui porte le Christ  ». Et à propos du déchirement du visage du Christ, il dira, en des accents très pauliniens : « Déchirer la toile figurant le visage du fils de Dieu ne constitue pas un geste iconoclaste : ce geste nous indique au contraire un chemin, un passage à accomplir à travers la membrane d’une image, un passage à travers le Christ, une identification avec le Christ, un bain en lui, une mise au monde de lui en nous ».

NB : Sul concette di volto nel figlio di Dio a été traduit en français par "Sur le concept du visage du Fils de Dieu". Il aurait été plus juste, de traduire par "Sur le concept de visage.." ( le titre italien dit "di" volto et non "del" volto), dans la mesure où, pour l’auteur, ce visage peut être plus que simplement le visage du Christ.

Jérôme Cottin