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Publicité, médias et religieux

La polémique autour des caricatures de Mahomet (février 2006).

Les caricatures peuvent valoriser ou condamner ce qu’elles représentent : tout dépend du contexte

Encore une polémique - mondiale cette fois-ci - concernant le rapport entre l’image et une religion, en l’occurrence l’Islam. Il semble nécessaire de prendre du recul par rapport à l’actualité immédiate, et de réfléchir à la fois au statut de l’image dans ses rapports aux religions et à l’attitude de nos sociétés sur ces images.

1. Il n’est pas inutile de rappeler qu’une image dessinée (au contraire d’une photographie) ne colle pas avec la réalité qu’elle représente, et que par conséquent il n’y a aucun lien ontologique entre un dessin de Mahomet et le prophète. L’image n’est pas la personne, mais une interprétation de ce qu’elle représente pour ses auteurs. Mahomet n’est pas atteint dans sa dignité de prophète par une caricature, tout comme l’interdit islamique de la représentation du divin - qui reste non visible et non nommé - est ici respecté.

2. Ces dessins sont des caricatures. Qu’est-ce qu’une caricature ? C’est une image volontairement fausse, exagérée. Il s’agit de dire le vrai, ou une certain forme de vérité, par le faux, par le moyen de la parodie, de l’exagération, de la dérision... Grâce à quelques traits forcés, une question d’actualité peut être résumée avec une forme exceptionnelle, mieux que tout discours ou raisonnement. L’interprétation de la caricature dépendra du contexte (social, historique, journalistique) dans laquelle elle se trouve. Dans le cas de la caricature de Mahomet, si elle est là pour dénoncer l’amalgame entre islam et terrorisme islamique, c’est bien ; si elle suppose cet amalgame, alors il est juste de réagir. Une même image peut signifier l’un et l’autre message.

3. Il existe de nombreuses caricatures de presse montrant le Christ, des personnages de la Bible, et même Dieu (un vieillard barbu sur un nuage, ou un triangle, ou les deux). Le Monde par exemple, publie régulièrement des caricatures de Plantu sur ces thèmes, qui témoignent du plus grand respect pour le christianisme. Il ne s’agit pas d’attaquer ou de ridiculiser les chrétiens, mais au contraire de se servir de leur symbolique propre pour mettre en avant un fait d’actualité, une situation particulière. Pourquoi une telle expression ne serait-elle pas possible avec l’Islam, autre grande religion monothéiste, elle aussi respectable, visible, mondiale ?

4. Les relations entre caricatures, Eglises et société furent pendant longtemps beaucoup moins paisibles. Certaines périodes connurent des caricatures très virulentes, qui utilisaient des thèmes religieux pour ridiculiser ou combattre le christianisme, ou pour montrer les écarts grandissants entre l’idéal chrétien et ce qu’en avaient fait les Eglises. Un dessin de l’artiste allemand Georges Grosz, datant de 1935, est à cet égard très parlant : l’artiste représenta le Christ crucifié en soldat allemand avec un masque à gaz sur la figure et des bottes de soldat. Ce dessin coûta un procès et même la prison à son auteur, alors qu’il s’agissait véritablement d’une parole prophétique, qui dénonçait à la fois les préparations à la guerre, le régime nazi, et la trahison des Eglises. Une caricature peut donc être à la fois agressive et prophétique, violente et libératrice.

5. Pour en revenir aux caricatures actuellement contestées, il serait trop facile de juger l’attitude de protestation de musulmans comme archaïque et de non tolérante. Car il y a un moins d’un an, un tribunal civil français a condamné, sous pression de l’Eglise catholique, une bien inoffensive image publicitaire. Elle parodiait certes la Cène du Christ peinte par Léonard de Vinci, mais il s’agissait d’une image sage et respectueuse, qui avait comme seul tort de représenter le Christ en femme (il n’y a pas que l’Islam qui refuse certains droits à la femme !). Notre société, de manière plus subtile et policée, n’est pas forcément plus tolérante vis-à-vis de la production d’images qui touchent au religieux, un domaine qui continue d’être considéré comme à part, sacré.

On n’est jamais libéré de ses propres images. L’idole, c’est-à-dire la violence de notre regard captateur, n’est en général pas dans l’image, mais dans une relation non réfléchie, immédiate et manipulatrice, que l’on entretient avec elle.

Jérôme COTTIN

Théologien et historien d’art.