Acceuil
Bibliothèque (1990-2017)

Art chrétien / Art sacré

Regards du catholicisme sur l’art, France, XIXe-XXe siècle

Auteur : Isabelle SAINT-MARTIN

Cet ouvrage, impressionnant d’érudition, est le fruit éditorial de l’Habilitation à Diriger des Recherches (HDR) de l’A., historienne spécialiste de l’image chrétienne à l’époque contemporaine, Directrice d’étude à l’Ecole pratique des Hautes Etudes (EPHE).

Isabelle Saint-Martin retrace les relations complexes entre l’art chrétien en contexte catholique et la modernité artistique. Elle fait le pari (réussi) qu’il ne faut pas traiter les XIXe et XXe siècles de manière séparée ; derrière des antagonismes et divergences fondamentales, on retrouve en effet d’importantes continuités et d’incessantes reprises. C’est là l’un des résultats majeurs de cette vaste étude qui ne sacrifie pas la précision de l’analyse à la vaste chronologie prise en compte (qui déborde également sur le début du XXIe siècle).

Le simple fait que le concept, récent, d’"art chrétien" ne soit jamais allé de soi en est un signe ; le fait que l’Église catholique ait éprouvé le besoin de se dire "amie des beaux-arts" (Paul VI, 1964) en est un autre. Il en est de même du concept - dont l’A. reconstitue les écarts et flottements - d’"art sacré", qui peut à la fois signifier un art libéré de la gangue chrétienne qui a (eu) tendance à trop souvent l’enfermer, que l’inverse, à savoir un art confessant, produit en contexte d’un catholicisme pratiqué et ritualisé.

L’A. prend actes des acquis de recherches, souvent parcellaires, sur ce champ ; elle les interroge et en propose une magistrale synthèse, sur deux siècles. Elle ne se contente pas d’écrire une histoire des relations entre catholicisme et arts aux XIXe et XXe siècles, mais plutôt une histoire de cette histoire. Les effets, réactions, reprises et relectures de ces relations sont en effet sans doute plus importants que les faits eux-mêmes (= les réalisations artistiques), dont le jugement dépend grandement des regards (au sens propre comme au sens figuré) posés sur eux.

Trois lignes de forces sont minutieusement analysées : 1) Les relations complexes entre catholicisme et arts plastiques au lendemain de la Révolution française jusqu’à aujourd’hui. 2) A l’intérieur de cette première relation, une seconde, tout aussi complexe et mouvante, entre ce qui relève du patrimoine et ce qui relève de la création contemporaine, ainsi que l’évolution de ces notions respectives. 3) Enfin, une histoire de l’évolution du goût au cours de ces deux siècles, tant la réception des formes religieuses ne peut pas être séparée de celle des formes tout court. Il est fascinant de découvrir avec quelle rapidité une forme ou un style considérés comme modernes peuvent apparaître comme passéistes (l’inverse, mais c’est plus rare, peut aussi être vrai). Au XIXe siècle, c’est le style gothique qui paraissait le plus inspirant et le plus moderne ; au XXe siècle, ce sera le roman.

Des notions centrales comme le statut de l’artiste, sa position confessionnelle, les relations de l’art avec l’institution et la liturgie (qui ne sont pas du même ordre, on s’en doute) sont sans cesse redéfinies, car elles se modifient et de se réinterprètent continuellement. La question des thèmes religieux apparait, en revanche comme étant relativement secondaire.

Ce sont moins les textes des théologiens et du Magistère qui s’avèrent fondamentaux dans cette étude à la fois d’histoire, d’histoire des idées et d’histoire de l’art, que quelques voix significatives et particulières : Chateaubrillant, Rio, Lamenais, Montalembert au 19e ; Maurice Denis, Maritain, Guardini, les Pères Couturier et Régamey au 20e siècle (on notera que les voix qui ont porté ce dialogue sont finalement étonnamment peu nombreuses).

La 4 partie, "Entre patrimoine et avant-garde" (pp. 207-300), intéressera particulièrement ceux qui étudient l’art contemporain dans ses relations avec le christianisme Elle est consacrée aux rapports souvent conflictuels et tendus entre l’art des Avant-gardes et le catholicisme, aussi bien au niveau de sa structure (ecclésiologie, liturgie) que de ses représentants (clergé, papauté). "L’affaire d’Assy", la "querelle de l’Art sacré" dans les années 1950, ainsi que tout ce qui tourne autour de la revue L’art Sacré des Pères A.-M. Couturier et R.-P. Regamey, sont soigneusement étudiés. Les relations - un peu conflictuelles - entre l’esthétique moderniste prônée par la revue L’Art sacré et celle, moins moderniste et plus confessionnelle, des moines bénédictins de la revue Zodiaque sont précisées.

Même si le sous-titre de l’ouvrage ne le mentionne pas, les ouvertures et infléchissements récents, à partir du début du 21e siècle, tout comme la médiatisation du religieux dans l’art à sont également présents.

Je me suis amusé à compter les notes des différentes parties : il y en a, au total, 2084 ! On mesure à leur nombre - mais aussi à leur précision - l’ampleur de la recherche accomplie.

Jérôme Cottin