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Bibliothèque (1990-2017)

Miserere

Auteur : Georges ROUAULT

Miserere mei, Deus secundum magnam misericordiam tuam, écrit le peintre en exergue de son œuvre. Saluons la réédition du Miserere de Georges Rouault, devenu introuvable. Il ne s’agit bien sûr pas d’une réédition originale des 58 planches en aquatinte sur fond d’héliogravures, tirées à 250 exemplaires de 1922 à 1927. Mais il s’agit d’une édition très soignée, qui donne une bonne idée de la force graphique des planches originales.

On connaît l’histoire tourmentée du Miserere, œuvre majeure du peintre chrétien, qui a pourtant failli ne pas être publiée à cause d’une sombre histoire de droits d’édition. Cette œuvre sur laquelle il a commencé à travailler dans les années 1914-18, et qui porte les traces des horreurs de la première guerre mondiale, est comme le testament spirituel et artistique du peintre, ami des pauvres et des petits. Rouault a terminé le Miserere en 1927, après y avoir travaillé quotidiennement pendant 5 années. Il s’agit en fait d’une méditation en images sur le monde et le mal, l’homme et la douleur, la solitude et le Christ.

On trouve dans ces planches les thèmes de prédiction de Rouault, que l’on retrouvera dans son œuvre peinte : les clown, les humbles figures de travailleurs, quelques paysages de quartiers ouvriers, des soldats partant se faire tuer à la guerre, et au milieu de cette triste vie quotidienne racontée avec des traits grossiers en noir et des gris en demi-teintes, des figures du Christ : le Christ en croix, l’Ecce Homo, le Jésus des Evangiles. Il s’opère ainsi un passage naturel entre les représentations de situations humaines misérables et les représentations du Dieu fait homme, comme pour nous dire que les unes et l’autre font partie de la même réalité, vivent la même histoire, celle des hommes et des femmes exploités et humiliés, victimes innocentes d’une histoire triste ou tragique.

Un titre sobre et poétique - rien de plus - accompagne chaque planche : « Au pays de la soif et de la peur » (planche XXVI), « Jean-François jamais ne chante Alleluia » (Planche XXV), « Le dur métier de vivre » (planche XII), « Au vieux faubourg des Longues Peines » (Planche X), « Demain sera beau disait le naufragé » (planche XI), « Rue des Solitaires » (planche XXIII) etc.

Deux regrets toutefois : que l’éditeur ait cru bon de rajouter de petites citations en face des planches. Ces citations hétéroclites, tantôt de l’auteur, tantôt sur lui, tantôt d’autres auteurs ou de la Bible, perturbent notre relation aux images et au peintre. On aurait dû avoir le courage de laisser le seul titre proposé par Rouault. Et puis, on aurait volontiers eu une introduction un peu substantielle à cette œuvre magistrale, qui en aurait proposé une lecture à la fois esthétique et théologique, iconographique et religieuse. Le Miserere (que Rouault avait initialement prévu d’appeler Miserere et guerre ), aurait mérité plus que les quelques lignes introductives sommaires, dues à différentes plumes.