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Publicité, médias et religieux

Une polémique autour de la Cène de Vinci, détournée par Girbaud (février 2005).

La polémique et l’interdiction de la publicité des créateurs de mode Marithé et François Girbaud, en févier 2005.

7 ans après l’affaire de la publicité de la Golf de Volkswagen s’inspirant de la Cène de Léonard de Vinci (février 1998) et condamnée à l’époque par l’Église catholique, revoilà le même motif et les mêmes réactions. Pourtant, la publicité des créateurs de mode Marithé et François Girbaud est, à bien des égards, beaucoup plus discrète et respectueuse que l’ancienne publicité du constructeur automobile allemand : elle est peu visible, aucun slogan ne l’accompagne, le logo de la marque est discret, la référence à la Cène est indirecte presque allusive ; les personnages ne portent aucune auréole, le cadre architectural est absent, le pain et le vin (suggéré par un gobelet) ne sont pas devant le Christ mais sur le côté ; la femme en Christ n’est pas en train de rompre le pain ou de tendre la coupe : elle n’opère donc pas une transformation sacramentelle.

La publicité est certes très "tendance", jouant sur des connotations religieuses et sensuelles. Mais je n’y vois rien de l’érotisme massivement présent dans quantité d’autres publicités, et jamais dénoncées. La femme représentant le Christ est sobrement vêtue ; rien à voir avec la femme en Christ présidant la Cène de l’artiste américaine Renee Cox, entièrement nue (1996) ni avec une plus ancienne publicité de la firme de vêtement Otto Kern (1994), représentant une Cène présidée par un homme accompagné de disciples femmes en jean, la poitrine entièrement nue. Face à ces exemples d’une utilisation beaucoup plus crue du même motif, la publicité actuelle semble bien sage et bien innocente.

On peut finalement se poser la question de savoir si ce n’est pas le fait d’avoir représenté un Christ et des apôtres en femmes qui gêne autant l’Église catholique. Soupçon d’autant plus légitime que cette Église refuse tout ministère féminin ordonné. Cette virulente condamnation pourrait donc traduire le malaise de l’Église catholique par rapport à la relation de la femme et du sacré.

A cela, il faut ajouter que l’on aurait tort de faire aujourd’hui de la Cène de Léonard de Vinci une œuvre religieuse : elle le fut à l’origine ; elle ne n’est plus, ou plus majoritairement. Pour les millions de visiteurs ou de spectateurs que la regardent, cette Cène est d’abord une grande œuvre artistique de la Renaissance italienne, un sommet de l’art occidental. Notre regard sur cette œuvre n’a du reste plus rien à voir avec la manière pieuse et priante dont les moines du réfectoire dans laquelle se trouve cette fresque la regardaient. C’est donc commettre un contresens esthétique que d’en faire une œuvre pieuse. Elle est d’abord une œuvre d’art. Ceux qui condamnent ce genre d’emprunts révèlent généralement leur double inculture, artistique et religieuse, en même temps que leur intolérance. Car la Cène de Léonard de Vinci fut, elle aussi, une réinterprétation originale et novatrice (la pose théâtrale des personnages) - pour certains provocatrice (un des apôtres serait une femme) - de la première Cène, que personne n’a jamais vue. Les détournements ou réinterprétations de tableaux religieux sont donc une pratique artistique courante et ancienne, remise à l’honneur, il est vrai, dans les tendances artistiques de la « post-modernité ».

D’après les créateurs de l’affiche eux-mêmes, cette publicité est un clin d’oeil au best-seller littéraire Da Vinci Code, de l’écrivain américain Dan Brown. Dans la mesure où de nombreuses publicités s’inspirent d’événements médiatiques contemporains (sportifs, politiques, commémoratifs), on ne peut pas en vouloir à celle-ci d’avoir fait de même à propos d’un événement médiatique littéraire.

Concernant le procès fait par l’Eglise catholique et la condamnation en justice qui s’en est suivie, on ne peut que regretter qu’ils témoignent d’une double intolérance : vis-à-vis de la création contemporaine, mais aussi vis-à-vis des autres Eglises et sensibilités à l’intérieur du christianisme qui revendiquent le même héritage artistique et religieux, mais le comprennent et l’interprètent différemment.

Jérôme Cottin
Théologien, historien d’art, auteur de "Dieu et la pub"

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- Dieu et la pub ! Paris-Genève, Cerf-PBU, 1997, peut être commandé en ligne chez l’imprimeur-éditeur suisse js.grand@ateliergrand.ch , ou à la librairie en ligne Arrêt aux pages