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Bibliothèque (1990-2016)

Le Visage en question.

De l’image à l’éthique

Auteur : Sylvie COURTINE-DENAMY

Voilà un ouvrage fondamental, qui croise les perspectives philosophiques et esthétiques sur le thème du visage. Le visage, c’est-à-dire aussi l’image, le portrait, l’effigie, l’autoportrait, la figuration, la non figuration, la défiguration. Un ouvrage dense, guidé par une philosophie d’inspiration hébraïque, écrit par un auteur qui travaille à l’EPHE (Centre d’histoire moderne et contemporaine des juifs). La question de l’interdit de la représentation traverse tout l’ouvrage, et l’a., de manière à la fois subtile et documentée, montre que l’on peut très bien concilier le respect de cet interdit, qui structure toute la pensée juive, avec un accueil sinon de l’image, du moins du visage, sinon de la ressemblance, du moins de la "semblance". On peut très bien refuser l’idole, critiquer l’icône, mais accueillir l’art, dans son double procès de représentation et d’abstraction. Autant dire qu’un théologien protestant se sentira très proche de cette sensibilité, que l’on pourrait qualifier de critiquement iconique

Bien que le plan ne soit pas énoncé de la sorte, l’ouvrage travaille sur trois thématiques proches, mais aussi assez différentes.

1. La première (chap. I à III) consiste en une histoire de l’image à partir de la thématique du portrait. Sont étudiés les thèmes du masque mortuaire, les mythes de Narcisse et de la Méduse (Gorgone), le miroir de Dionysos et leurs reprises dans la psychanalyse. Puis vient une remarquable présentation d’un article de Hans Jonas "Homo pictor" (dont l’écrit fut traduit par l’a.), lequel montre que la production d’images (par le processus de symbolisation et de représentation) est, plus encore que le langage, constitutif de l’humain (pp. 68-77). Puis les différentes productions d’images autour du visage sont présentées, ainsi que les sciences qui ont cherché à comprendre les caractères humains à partir des traits du visage (la "physiognomonie", la "phrénologie", "l’anthropométie", la "métroscopie"). L’a. en arrive forcément à la présentation des théories racistes, non seulement dans l’Allemagne hitlérienne, mais aussi dans la France des 19e et 20e siècle.

Quoique intéressante, cette première thématique apparaît parfois touffue ; elle est victime de la multiplicité des points de vues et des champs d’études. On se perd un peu dans ces nombreuses théories, théologies, philosophies, psychologies et autres sciences présentées. Pourquoi, par ex., avoir présenté en même temps (pp. 102-110), les réticences des jansénistes vis-à-vis de l’image, et les différentes légendes chrétiennes autour des images ?

2. Avec la seconde thématique (chap. IV et V), on aborde l’art contemporain dans ses relations dialectiques, tendues, contradictoires, au visage. L’a. étudie les peintres à l’origine de l’abstraction : Kandinsky, Mondrian et Malevitch, tous mus par un désir de spiritualité et par une réticence à représenter le visage, et plus largement l’être humain. Ils sont comme au fondement d’une nouvelle relation possible entre la figuration et l’interdit biblique, puisqu’ils montrent sans re-présenter, ils donnent à voir sans imiter ou copier (on est juste surpris que l’a. traite dans le même ensemble un abstrait lyrique et un géométrique (Kandinsky et Mondrian) puis, solitairement, le second abstrait géométique (Malévitch). Le chapitre V, Sous le visage, prend le contre-pied de la position des pionniers de l’abstraction qui pensaient devoir éviter ou évacuer le visage pour accéder au spirituel. L’a. présente en effet les artistes qui sont restés fidèles au visage, tout en revendiquant le spirituel (Jawlensky) ou en le détournant en un "geste brutal" (Bacon), lequel propose une sorte de spiritualité inversée, qui pose la question de l’énigme de l’être au cœur d’un monde sans Dieu. L’a. présente ensuite deux artistes juifs qui ont vécu la Shoah, Zoran Music et Miklos Bokor : la représentation des visages -fussent-ils ceux des cadavres -, se présente ici comme une ultime réponse à la dépersonnalisation, l’effacement des visages et la disparitions des humains, voulus par la barbarie nazie.
L’effacement du visage - ou à l’inverse sa mise en évidence - peut donc signifier à la fois l’appel à la vie et le désir de mort, l’altérité et la transcendance ou leur refus.

3. La troisième thématique - fort bien exposée - se présente comme un approfondissement philosophique de cette rencontre du visage, de l’interdit de la représentation et de l’art contemporain, sous forme d’un dialogue critique avec Emmanuel Lévinas (d’où le sous-titre du livre "De l’image à l’éthique") L’a. montre en quoi Lévinas, tout en faisant du "visage" le thème central de la rencontre éthique de "l’Autre", se méfie de l’art (et donc aussi de l’art du visage) qui est selon lui réduction narcissique au Même. Elle détaille les 6 (en fait 7 !) critiques que fait Lévinas à l’encontre de l’image/l’art : 1. L’image est un double du réel. 2. Elle nous possède. 3. L’artiste nous présente des apparences ; 4. L’image est irresponsable. 5. Le peintre est un "nouveau dieu" ; 6. L’image n’est pas humaine. 7 Elle est idolâtre. Lévinas se meut dans une pensée philosophique éthiquement orientée, fortement inspirée par l’interdit biblique du Décalogue et la dévalorisation platonicienne du beau. L’a. oppose à Lévinas la pensée esthétique de Hans Jonas (à partir de l’article déjà cité), qui apparaît comme étant plus apte à comprendre la modernité esthétique. Le concept d’"incomplétude" appliqué à l’image, apparaît comme central. Lévinas n’a pourtant pas été jusqu’au bout de sa logique, car il a aimé des artistes, en particulier deux artistes juifs qui ont pensé dialectiquement l’art dans un rapport tendu à la figuration : Jean-Michel Atlan et Sacha Sosno.

L’a. termine par un épilogue original : l’imagination d’une rencontre (qui aurait pu avoir lieu) entre le philosophe de l’altérité et Barnett Newmann, grand artiste américain de la non figuration, lui aussi d’origine juive.
Outre la qualité de la réflexion philosophie, l’a. nous a fait découvrir des artistes contemporains d’origine juive, qui n’évacuent ni la spiritualité biblique ni le respect de l’interdit biblique, mais les repensent à l’aide de nouvelles catégories esthétiques. Preuve supplémentaire que l’art contemporain offre de multiples richesses pour un dialogue renouvelé avec la pensée biblique. On regrettera l’absence -vu le sujet traité - du thème des autoportraits d’artistes en Christ, et une réflexion insuffisante sur l’incarnation, laquelle doit être pensée non à partir de l’icône (contrairement à ce que pense Ph. Sers) mais de la parole révélée des Ecritures (Nouveau Testament). Mais le cadre juif de cette recherche explique sans doute ces absences.

Jérôme Cottin