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Réflexion Charlie : 3 dessins pour protester et pour espérer

Jérôme Cottin

On lira aussi l’article : La notion de "blasphème" :éléments de réflexion

Face à la tragédie de l’assassinat des dessinateurs et humoristes du journal Charlie-Hebdo (et de tous les autres), le 7 janvier 2015 (et le 9), nous avons, comme tout le monde, été extrêmement choqués. Il est significatif qu’avant que la plume ne propose quelques éléments de réflexion, ce soient les traits qui s’expriment. Nous vous présentons trois dessins réalisés par des amis et proches, et qui nous ont été envoyés.

Le premier est de Sylvie Bethmont, artiste, graveur, historienne d’art, et enseignante à l’école-cathédrale de Paris. C’est une aquarelle, qui représente un arbre-crayon. Sur le tronc de l’arbre crayon est écrit le mot « AMOUR », repris par une inscription manuscrite sous le dessin « Quand on a que l’amour  », qui constitue la légende. L’arbre a une feuillure abondante, sous forme de tâches vertes – d’un beau vert émeraude – qui tendent à l’autonomiser de l’arbre, en créant un mouvement centripète. Comme si l’arbre diffusait son feuillage au-delà de lui-même. On pourrait y voir une métaphore de l’amour puisque c’est le nom même de l’arbre. Voilà pour le côté « espérance » de l’aquarelle. Mais il y a le côté « protestation », plus tragique, poignant : ce sont les racines de l’arbre, sous forme de tâches ou de flaques rouges, visibles, inquiétantes. Ces racines ne sont pas des racines, mais des mares de sang, qui nous plongent dans la brutalité des assassinats du 7 janvier : ces dessinateurs sont mort le crayon à la main, parce qu’ils créaient des lignes noires sur des feuilles blanches. Le rouge de ces racines-sang se présente comme une opposition complète avec le vert des feuilles de l’arbre, et pourtant le rouge et le vert sont deux couleurs complémentaires ; ils constituent ainsi ici comme deux principes à la fois antagonistes mais inséparables : le bas et le haut, la terre et le ciel, la mort et la vie, le passé et l’avenir, la fin et le renouveau.

L’artiste commence sa peinture ainsi : "Quand je vois mes petits-enfants dessiner ou peindre, je comprends qu’ils le vivent vraiment, et je n’ai pas d’autre ambition que de n’avoir pas tout à fait quitté ces rivages de l’enfance.
Faire couler ce rouge de façon pacifique en inclinant ma feuille pour que cela coule vraiment était une expérience tout comme dessiner ces cœurs noirs là où je voulais seulement faire des embranchements. Mais en cour de peinture ces deux masses sont devenues deux déflagrations, l’une rouge (sang et amour, mais aussi beauté puisqu’en russe rouge veut dire beau) qui s’écoule, l’autre verte comme un feu d’artifice. Ce crayon, en prenant racines, redevenant arbre - d’amour. Et cet arbre est aussi légèrement incliné, une petite fusée….Il reste à bâtir le royaume de l’amour."

Les deux autres dessins sont dus à la plume de Jean-Pierre Molina, caricaturiste et dessinateur, pasteur retraité qui a longtemps exercé son ministère au service de la Mission populaire (présence du protestantisme dans les quartiers défavorisés). Le premier représente Dieu selon la tradition chrétienne (catholique), en vieillard barbu. Il s’agit d’une reprise de la fameuse fresque de Michel-Ange sur le plafond de la chapelle Sixtine au Vatican, d’où la légende « Le cauchemar de Michel-Ange ». Il s’agit d’un détournement de la fresque puisque, au geste créateur de Dieu, le dessinateur ajoute une kalachnikov, ce fusil-mitrailleur qui a servi à l’assassinat des journalistes (et des autres personnes) les 7 et 9 janvier 2015.

Le deuxième dessin de J-P Molina pourrait tout à fait convenir à ceux qui, dans les religions monothéistes, refusent toute image de Dieu (l’Islam, mais aussi le judaïsme et le protestantisme) : Dieu n’est pas représenté, mais situé dans un lieu qui est en fait un non lieu : les astres, l’univers, le ciel. Dieu est « dans les cieux », c’est-à-dire partout, et surtout là où ne vivent pas les humains. Une coupure radicale est ainsi signifiée entre le monde de Dieu et celui des humains avec, comme seul trait d’union entre eux, la Parole de Dieu, puisque Dieu, dans les trois monothéismes « parle ». Il parle dans des écrits (la Bible, le Coran), et à travers ses prophètes. Ici, la légende est située dans le dessin, sur un nuage ou ciel noir. Cette noirceur peut faire l’objet d’une double lecture : il pourrait simplement s’agir d’un ciel nocturne étoilé, mais il évoque évidement aussi (seconde lecture) la tragédie des attentats, le noir que l’on a vu comme fond de toutes les affiches, pancartes, écriteaux "Je suis Charlie". La légende est présentée comme une phrase que Dieu dit : «  Pas en mon nom », signé par le simple mot « Dieu  ». Ce dessin (qui n’est pas une caricature) est donc véritablement interreligieux ; il pourrait être accepté par tous, puisque l’interdit de la représentation de Dieu est respectée.

Ces deux derniers dessins seront exposés du 4 au 28 mars 2015, à l’occasion de l’exposition Traits d’Esprit. Des images pour ne pas se prosterner, à la Faculté de théologie protestante, 83 Bd Arago, Paris 14e.

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