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Bibliothèque (1990-2017)

Corpus Christi

Les représentations du Christ en photographie, 1855-2002

Auteur : Nissan N. PEREZ

Voilà le catalogue de l’exposition sur les photographies du Christ qui eut lieu à l’hôtel de Sully en novembre-décembre 2002. La réussite de cette exposition reposait sur un double paradoxe.

Le premier paradoxe est lié au média lui-même, à la technique propre de la photographie : une photo (contrairement à une peinture ou à un dessin) représente quelque chose qui a réellement existé (on ne peut pas photographier un objet ou une personne absents). Une photographie est une trace, l’empreinte lumineuse de quelque chose qui a été, le « ça-a-été », pour reprendre une expression de Roland Barthes. Mais en même temps le sujet photographié - ici le Christ - n’est pas, ne peut pas être le Christ. Si le Christ échappe à la vue en tant qu’objet de la foi (personne n’a jamais vu Dieu), à plus forte raison échappe-t-il à la prise de vue. Il ressort de ce premier paradoxe une double impression, à la fois de proximité et d’étrangeté, de connivence avec ces Christs photographiés - ils sont des personnes réelles - mais aussi d’éloignement : leur présence ne peut qu’indiquer une absence.

Ce paradoxe est porteur d’une créativité artistique, qui peut être le signe d’une grande sincérité ou quête spirituelle. Comme le dit l’organisateur de l’exposition et auteur du catalogue : « Observer l’image du Christ à travers les interprétations des photographes au cours d’un siècle et demi écoulé conduit presque le spectateur à découvrir un nouvel Evangile photographique dans lequel chaque artiste ajoute quelque chose de personnel et rend le Christ plus humain, plus réel ».

Le second paradoxe tient à l’organisation de l’exposition. Elle a été réalisée par le conservateur pour la photographie du musée d’Israël à Jérusalem, Nissan Perez. C’est donc en terre juive qu’est né ce projet, porté par des personnes qui, précisément, ne reconnaissent pas dans cet homme le Christ. Le conservateur de ce musée nous avoue que, même pour un juif, l’imaginaire de Jésus joue un rôle incontournable pour la création artistique, en ce qu’il est devenu un symbole universel, qui transcendance toutes les religions. L’art se fait aussi le médiateur universel de cette figure. Comment un juif issu d’une stricte tradition iconoclaste, peut exprimer en image sa souffrance et ses désirs ? L’image du Christ peut l’aider à donner une forme artistique à ses aspirations les plus profondes. La peinture de Chagall en est un bon exemple.

De fait, certaines photographies ont été prises en terre israélienne ou par des artistes juifs. Plusieurs photographes israéliens ont fait de victimes arabes assassinées sur le sol palestinien des icônes du Christ torturé : le symbole christique sert à dénoncer la violence et à unir l’humanité opprimée autour d’un idéal qui dépasse religions et frontières.

La photographie permet par ailleurs de passer sans transition de la réalité à la fiction, du photo-reportage à la création artistique : ainsi voit-on une Dernière Cène constituée de soldats israéliens ; le militaire de Tsaal, au centre de la Cène, prenant la place du Christ, est en même temps rejeté par ses frères et ses pairs, parce qu’il vit sa sexualité différemment d’eux.

On l’aura compris, ces photos du Christ ne sont pas d’abord des témoignages confessants. La plupart des artistes sont, sinon incroyants, du moins à côté d’une démarche de foi. Ces photographies sont d’abord des créations artistiques liées aux itinéraires, recherches, intérêts propres de ceux qui les ont produites. Mais cela ne veut pas dire pour autant qu’elles ne parlent pas de foi et à la foi. Ces photographies peuvent aussi être l’expression de quêtes spirituelles singulières ; elles peuvent être d’authentiques témoignages de foi.

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