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Bibliothèque (1990-2016)

L’image et la production du sacré

Auteurs : Françoise DUNAND, Jean-Michel SPIESER, Jean WIRTH (éd.)

Pour qui s’intéresse aux multiples effets produits par des images, et leurs liens avec le sacré antique, médiéval ou moderne, ces actes d’un Colloque interdisciplinaire tenu à Strasbourg en 1988 feront date.

Trois visées se retrouvent dans cet important ouvrage : d’une part la nécessité de définir le plus analytiquement possible le champ et les méthodes de l’investigation des images. Les pratiques sociales à l’origine des caractéristiques visuelles sont ici mises en avant. D’autre part une réflexion plus abstraite sur la nécessité de trouver un ou des systèmes interprétatifs, qui permettent de mettre à jour les codes et les significations sous-jacentes à des productions visuelles diverses et hétéroclites. Enfin, la question du rapport entre la fonction et la signication, ou pour le dire autrement, le rapport ou le décalage entre la manipulation et la représentation des images.

Ces trois lignes d’approche permettrent aux chercheur d’étudier des objets visuels aussi différents que l’image médiévale des XIIe et XIIIe siècles (pp.139-165), le décor des temples égyptiens (pp. 77-103), les représentations de l’Islam (pp. 35-71), les programmes iconographiques des églises byzantines (pp. 121-139), l’image de dévotion des XIXe et XXe siècles (pp. 233-251), l’art du troisième Reich (pp. 251-271). Des dossiers iconographiques plus précis, et parfois surprenants, sont également étudiés, comme l’évolution iconographique du thème de "la lactation de Saint Bernard de Clairvaux" (165-195), ou "le travestissement des Christs mâles en Wilfortes féminines" (pp. 203ss).

De cette approche qui combine la sociologie religieuse, l’histoire des mentalités et des idées, l’iconologie et l’iconographie, le théologien sera attentif à un triple aspect :

1) Un aspect historique : à travers l’analyse de ces représentations visuelles, c’est tout un pan de l’histoire du christianisme, souvent négligé par les théologiens, qui est mis en avant. Non pas la seule histoire d’un christianisme écrit, mais également celle d’un christianisme vécu, à travers l’analyse des diverses manipulations des images. L’art chrétien médiéval occupe évidemment une place de choix, au croisement de plusieurs sources d’influences parfois contradictoires et rivales, parfois complémentaires et se renforçant mutuellement : la théologie scolastique des grands penseurs médiévaux (Grégoire le Grand, Boèce, Hugues de Saint-Victor, Pierre Lombard), le courant mystique des ordres religieux (Marguerite d’Oingt, sainte Lutgarde), ou la piété populaire et laïque ; mais également les relations complexes entre Orient et Occident en ce qui concerne le développement des théories et des modèles iconographiques.

2) Un aspect liturgique : il apparaît avec évidence que l’art chrétien médiéval n’est pas un art neutre ; il participe pleinement à la liturgie dont il est un élément constitutif essentiel. L’étude de Jean-Michel Spieser sur "les programmes iconographiques des églises bysantines après l’iconoclasme" (pp. 121-138) le montre bien : les cycles narratifs ne sont pas d’abord des illustrations des récits écrits, mais sont des mises en images de la liturgie dont ils font comprendre la logique profonde. L’image renforce le rite liturgique qu’elle redouble visuellement : "l’économie du salut est ainsi mise sous les yeux du fidèle" (p. 123). Prise à l’intérieur d’un système symbolique complexe, l’image fonctionne au même niveau rhétorique que la parole liturgique ou kéryg-matique : elle proclame l’existence de ce qu’elle met sous les yeux.

3) Un aspect sémiotique : on retiendra enfin l’apport sémiotique proposé par Jean Wirth, dans son "introduction". Celui-ci propose d’utiles distinctions de base, qui permettent d’éviter des confusions quant à l’objet analysé : une image peut être analysée sur un double plan, celui de la représentation et celui de la fonction. Le premier plan, celui du code iconographique, se divise à son tour entre représentation mimétique et signification symbolique. Le second plan sépare également l’image entre objet de contemplation et objet de manipulaton. Pour une étude complète des signes visuels, une pragmatique vient donc compléter utilement une sémiotique de l’image. L’a. termine par quelques remarques sommaires mais éclairantes concernant le rapport des réformateurs aux images, et émet cet avis auquel je souscris pleinement : "le Dieu de la Bible (...) en veut aux manipulations de l’image, pas à l’imagination" (p. 21).