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Bibliothèque (1990-2016)

Heinrich Vogtherr l’Ancien

Un artiste entre Renaissance et Réforme

Auteur : Frank MULLER

Cet ouvrage, publié en français dans une collection allemande, est un immense travail d’érudition et d’édition sur un artiste du 16e siècle qui a embrassé la Réforme luthérienne. Il se compose de deux parties distinctes :

La première partie (pp. 11-77) est une présentation de ce graveur qui vécut principalement à Augsbourg, Wimpfen, Strasbourg, Zürich et Vienne. A travers l’évolution de la vie mouvementée de cet artiste contemporain de Luther (1490-1556), l’a. nous rend surtout attentif à une double influence. D’une part, celle de la Réforme sur les productions artistiques : celles-ci changent de nature, de support, de thème et de fonction, pour devenir essentiellement des images imprimées illustrant ou accompagnant l’écrit. D’autre part, l’influence inverse de l’art sur la Réforme : les transformations artistiques et esthétiques ont accompagné - et parfois précédé - les idées de la Réforme, l’art de la gravure ayant surtout un rôle pédagogique, didactique, et propagandiste. Mais pas uniquement ; il sait parfois être également ludique et décoratif.

Sans pouvoir entrer dans le détail des oeuvres, des styles et des datations, comme le fait l’a., mentionnons à titre d’exemples un certain nombre de dossiers plus précis sur lesquels il se concentre : - L’identification entre Vogtherr et l’anonyme "monogrammiste H.S. à la croix". - La dialectique très présente chez Vogtherr entre l’art engagé (propagande religieuse) et l’art ornemental (jouissance privée). - L’appartenance et la fidélité de l’artiste à la Réforme sans laquelle "il serait sans doute resté un artiste, ou plutôt un artisan de second ordre" (p. 15). - Son insertion (mais de manière moins radicale que Dürer) dans le mouvement social et politique qui a aboutit à la guerre des paysans de 1525, surtout à travers la figuration du Karsthans, le paysan évangélique des Flugschriften, les tracts illustrés et polémiques. - La spiritualité propre de Vogtherr, très anti-cléricale (en fait l’a. aurait dû dire "anti-romaine" pour éviter les erreurs possibles dans la mesure où la Réforme n’a pas supprimé toute ecclésiologie), et nourrie d’une véritable spiritualité évangélique.

Mais toutes ces problématiques ici rapidement évoquées ne sont en fait que l’introduction à la seconde partie qui constitue les trois quart de l’ouvrage (pp.81-376), le catalogue de l’oeuvre d’Heinrich Vogtherr :
Quelques 300 gravures sont minutieusement reproduites, analysées, commentées critiquement, resituées dans leur contexte iconographique, historique et scripturaire. Vogherr graveur étant aussi écrivain, les sources écrites - lesquelles permettent souvent d’expliciter les sources visuelles - sont aussi prises en considération. Les questions de datation, d’auteurs, de reprises, de collaboration avec différents éditeurs-imprimeurs sont également étudiées, de manière parfois très technique. Impossible de rendre compte de la diversité (parfois quand même un peu répétitive) de cette production visuelle qui comprend des thèmes à la fois religieux et profanes, des oeuvres confessantes et culturelles, des figurations et des ornementations. Parmi les images les plus intéressantes pour un bibliste et théologien, mentionnons sa collaboration à la Leieinbibel de 1540, une Bible entièrement en images (186 gravures), ses 200 vignettes pour la Bible de Köpfel - die gantz Bibel - (1529-1530) ses métaphores visuelles de la foi (Le navire des pélerins ; le réformateur en jardinier), d’étranges gravures comme L’homme divinisé (Der vergottet Mensch), où textes et images s’interpénètrent en une sorte de profession de foi mystique.

Nous avons là une mine de renseignements tant écrits que visuels, qui nous confirme qu’en matière d’image, la Réforme ne fut pas uniquement iconoclaste ; elle fut aussi iconographe, c’est-à-dire qu’elle utilisa l’image comme une écriture.