Acceuil
Bibliothèque (1990-2016)

Faire voir l’invisible

Réflexions théologiques sur la peinture

Auteur : Eric FUCHS

Spécialiste des questions éthiques, Eric Fuchs avait déjà abordé l’esthétique dans divers articles. Il y revient tardivement, en une sorte de synthèse de son parcours théologique dont l’esthétique serait l’aboutissement : « L’art nous rend attentifs et sensibles à la beauté qui nous est offerte comme à la douleur qui nous affecte, à l’inquiétude d’être destiné à la mort comme à la joie d’être appelé à la vie » (p. 112).

La réflexion sur l’art de Fuchs est théologique, dans la mesure où elle est guidée par cette conviction fondamentale que « Toute création humaine n’est pas appelée à s’engloutir dans le néant mais est secrètement habitée par l’amour de Dieu et sa force résurrectionnelle » (p.103). Ou encore : « La peinture est vraiment religieuse quand elle fait découvrir le lien qui unit la réalité à la présence secrète qui illumine son obscurité » (p. 108). C’est ainsi que l’Incarnation, la Crucifixion, la Résurrection, le sacrement de la Cène, ne sont pas simplement des vérités chrétiennes issues des récits bibliques et liées à la personne de Jésus-Christ. Elles peuvent constituer comme des clés de compréhension théologiques de l’art moderne qui, libéré du poids de la tradition chrétienne, est libre de dire « la réalité du réel », c’est-à-dire ce qui se dissimule derrière l’apparence lisse et sans surprise de la réalité. Fuchs propose de très belles définitions de l’art, qui conjuguent un sens esthétique, existentiel et théologique. Ainsi : « L’art (...) est un langage pleinement humain, toujours en quête de ce qui le dépasse » (p. 51). « La vérité artistique n’est à l’évidence pas dans la reproduction exacte des objets, mais dans la présence que ces objets évoquent » (p. 84) ; ou encore : « La peinture n’est pas la reproduction fidèle du réel, elle est une infidélité au réel, un refus de ce qui se donne immédiatement à voir, le souci de ce qui est encore caché et qu’il s’agit de dévoiler » (p. 110).

Fuchs oppose ce qu’il appelle « l’art sacré » (les représentations triomphantes, militantes, dogmatiques produites par le catholicisme, ou à l’inverse les représentations catéchétiques, pédagogiques du protestantisme) qui est heureusement terminé depuis le 20e siècle, à un art « religieux », présent dans certaines œuvres remarquables et libres de l’art du passé, et surtout dans les principales tendances de l’art contemporain. Par « religieux », il entend deux choses, selon la double étymologie possible du mot « religion » (p. 69) : - ce qui relie (religare), à la fois les humains entre eux et les humains à Dieu, - et ce qui recueille un sens qu’il s’agit de relire à nouveau (relegere). Cette définition très ouverte et non religieuse du mot « religieux » lui permet d’englober une partie importante de l’art : l’art religieux désigne ainsi « ce qui relie l’œuvre d’art au mystère de ce qui existe et nous permet de le re-déchiffrer autant que nous le désirons. Dès lors, le sujet de l’œuvre importe peu, sont décisives par contre la vérité et la profondeur avec lesquelles l’énigme du monde est montrée » (p. 69). Ainsi, tout art qui relie, qui vise à un dépassement de lui-même en une quête ou affirmation de sens sera « religieux ». Tout art, et surtout l’art contemporain qui, délivré du double asservissement au « sacré » et à la représentation, peut se mettre à l’écoute de la dimension cachée qui se donne à voir dans la présence des choses.

Ainsi définie, la vocation « religieuse » est donc, pour Fuchs, consubstantielle à la peinture (p. 8). Si l’on oublie ou nie cette conception « religieuse » de l’art, on la réduit à n’être qu’une technique vaine ou une illusion trompeuse, c’est-à-dire une idole. Qu’elle dise la réalité du mal, ou au contraire la jubilation du réel, l’expérience esthétique véritable est ainsi une expérience « religieuse ». D’une manière ou d’une autre, la vision de l’artiste participe à une « transfiguration » du quotidien. Par d’autres moyens, l’art rejoint le surplus de sens proposé par l’Evangile, qui ouvre notre monde à un accomplissent futur, promis mais non présent, reçu mais non fabriqué par l’homme. C’est ainsi que l’art participe à la transcendance.

Cette relecture théologique de l’art est possible parce que l’art véritable est, dans son essence même « religieux », on l’a vu. Mais il y plus. L’art, comme une partie importante de la théologie chrétienne depuis Nicée II l’a compris, est lié à l’Incarnation. L’Incarnation signifie la rupture de l’invisibilité totale et définitive de Dieu, par le fait qu’en Jésus-Christ, dans un temps et un lieu précis, Dieu a été fait chair, il s’est donné à voir, à toucher, et non pas simplement à entendre.

De plus, la tradition chrétienne a certes interdit de représenter Dieu, mais pas le sentiment religieux, l’expérience que Dieu a parlé et que Dieu nous parle. L’image, qu’elle soit biblique ou plastique, est ainsi de l’ordre de la métaphore (pp. 31-32).

Fuchs revisite ensuite les grands débats théologiques qui ont justifié l’utilisation de l’image ou au contraire sa critique. Il cite ainsi les théologiens réticents (Cléments d’Alexandrie, l’auteur des Acta Iohannis, Epiphane de Chypre, le Concile d’Hiéra en 753, les Libri Carolini) qui contestent les images au nom de la divinité du Christ, mais courent le risque de dévaloriser le corps, la matière, le réel. Puis il examine les arguments des défenseurs des images (Basile, Jean Damascène, Nicée II, Nicéphore et Théodore Stoudite) pour qui, avec l’Incarnation, la matière est devenue le lieu de la manifestation du salut. A cet argument sotériologique s’en ajoutent d’autres : anthropologique (l’être humain pense en images) et pédagogiques (l’humain a besoin d’images pour apprendre et se souvenir). Le concept d’analogie permet de ne pas confondre l’image et ce à quoi elle renvoie.

Quoi qu’il en soit l’image, en christianisme, est une réalité fondamentalement ambiguë, qui peut soit détourner du mystère divin en flattant l’imaginaire humain (St Bernard), soit conduire à une appréhension sensitive, voire sensuelle, de Dieu (Suger). Mais Fuchs reconnaît que, quelques que furent les dérives liées à la piété de l’icône, l’incarnation reste l’un des fondements théoriques et théologiques possible de l’image chrétienne.

Sur la Réforme, l’auteur montre sans s’y attarder les potentialités - non exploitées - de la pensée de Calvin concernant une esthétique théologique : l’art comme don de la grâce générale de Dieu ; la beauté de la création qui rend gloire à Dieu ; le travail de l’artisan et de l’artiste dans un quotidien qui appartient à Dieu. Avec la Réforme, l’art aurait pu devenir véritablement un déchiffrement de ce que Dieu a déposé dans la réalité humaine, une manière de rendre compte du travail de Dieu en l’homme et dans sa création. Mais le protestantisme n’a pas su développer les conséquences esthétiques possibles de la grâce, trop occupé qu’il fut à défendre une théologie de la parole comprise comme une théologie explicative, argumentative et rationnelle. Il n’en reste pas moins que l’art, dans la tradition chrétienne, est une expression libre de la foi à la rencontre du mystère chrétien et que la beauté est une des manières de témoigner de l’essentiel.

Cette réflexion stimulante sur l’art pourrait donner lieu à des approfondissements, dans la mesure où l’on y trouve certains raccourcis : - le passage trop rapide à mon sens d’une théologie de l’icône à une théologie de l’image, puis à une perception moderne de l’art ; - une compréhension trop unifiée d’un art contemporain qui est lui-même traversé par de multiples tensions et ruptures. Par ailleurs, la thèse centrale - la définition très large du « religieux » qui relie à la fois l’humain et Dieu, le monde de l’art et celui de la foi - constitue à la fois la ligne de force de l’ouvrage, mais peut-être aussi son point faible. Cette définition pourrait en effet être ressentie comme trop apologétique. Car soit le « religieux » désigne la quête de sens, ce qui met les humains en relation, ce qui « fait mémoire », mais alors il n’a pas forcément à voir avec le christianisme. Il faudrait plutôt dans ce cas parler d’une dimension « existentielle » ou « signifiante » de l’art. Soit le « religieux » désigne effectivement une transcendance, l’Autre dans son étrangeté, son altérité et sa différence, Dieu, mais alors cette définition ne peut s’appliquer qu’à une partie de l’art contemporain, celle qui revendique d’une manière ou d’une autre (par le thème, par la démarche de l’auteur, par le contexte de création de l’œuvre), une relation quelconque avec le religieux, même si cette relation est de l’ordre du refus, de la dérision ou de la contestation.

Cet ouvrage réussit toutefois à rassembler l’essentiel dans un format réduit, et surtout à explorer cette double perspective complémentaire : - une analyse théologique de l’art contemporain, et - une étude esthétique du christianisme. L’ouvrage de Fuchs reconnaît aussi humblement les difficultés protestantes à s’ouvrir à une dimension - l’art, l’esthétique - née en même temps que la Réforme comme notion moderne, et dont elle aurait pu ou dû accompagner, et même stimuler, le développement.

Jérôme COTTIN