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Bibliothèque (1990-2017)

L’image à l’époque romane

Auteur : Jean WIRTH

Cet ouvrage magistral se présente d’emblée comme le premier ouvrage de synthèse sur l’art roman autour de l’an 1100 depuis l’Art religieux du XIIe siècle en France d’Emile Mâle (1922, mais réédité en 1998). Et de fait, il s’agit bien d’un ouvrage qui fait la synthèse des recherches et débats en cours (donc un ouvrage relativement technique), sur l’art roman, non seulement en France, mais dans toute l’Europe : telle est l’une des prouesses d’érudition de l’a. : il ne se limite pas à des frontières nationales qui à cette époque, ne voulaient de toute manière rien dire.

Par rapport à son précédent ouvrage sur la question (L’image médiévale, naissance et développements - XIe-XVe, Paris, Meridiens Klincksieck, 1989), l’a. a fortement resserré la perspective, puisqu’il étudie une époque qui va environ du milieu au XI e siècle au milieu du XIIe siècle, c’est-à-dire de l’érosion des arts carolingien et ottonien au début de l’entreprise de l’abbé Suger à St-Denis.

L’a., qui est par ailleurs un des spécialistes de l’art de la Réforme, est un médiéviste de talent : il combine plusieurs disciplines et plusieurs méthodes d’approche - iconographie, esthétique, linguistique, sémantique, philosophie et études de sources littéraires, pour montrer que l’image médiévale repose sur un système conceptuel complet et cohérent, mais en même temps en perpétuelle évolution et innovation. C’est ainsi qu’il commente et étudie soigneusement certains ensembles iconographiques précis (les cycles iconographiques des églises auvergnates de Mozat, Brioude et Chanteuges, les chapiteaux de Notre-Dame-du-port à Clermont, le plafont de l’église de Zillis...) , mais aussi certains ouvrages médiévaux fondamentaux pour la création iconographique (le Libellus de formatione arche de Hugues de Saint-Victor, le Liber Scivias de Hildegarde de Bingen...). Il montre comment la sémantique augustinienne sur l’image (De Doctrina christiana) fut constamment reprise durant toute cette période, soit pour l’infléchir, soit pour la contester, mais elle permis à l’occident médiéval de trouver un autre fondement à l’élaboration des images que celui de l’orient, qui repose essentiellement sur les écrits iconodules de Theodore Studite et Jean Damascène.

L’apparition de thèmes ou formes iconographiques particuliers sont très précisément étudiés, comme la « split représentation », l’interprétation mariale de la femme d’Apocalypse 12, la sacramentalisation de thèmes religieux - à commencer par la figure du Christ -, le couple Christ-Marie... Les sujets profanes et érotiques présents dans l’art religieux ne sont pas non plus oubliés - l’a. s’y attardant parfois de manière un peu trop appuyée - (images licencieuses, Mélusine et les sirènes, ornementations et images de la nature...).

Après une première partie relativement technique consacrée à des questions méthodologiques, linguistiques et sémantiques - l’a. pose par ex. la question de savoir ce qu’était une image dans la pensée érudite romane - , il aborde la question de « l’éclipse de l’iconographie » (pp. 109-186)- ou crise de la représentation - au XI siècle, encore fortement influencé par la réticence carolingienne aux images. Il aborde ensuite longuement « la réforme grégorienne » et sa répercussion sur l’iconographie (pp. 195-332), en insistant sur deux thèmes majeurs : le mépris du corps et de la sexualité - ce qui contribue à la création d’image volontairement laides et repoussantes - , et le réalisme eucharistique, qui deviendra le principal fondement théologique de la création artistique. Dans une dernière partie intitulée « incarnation et image » (pp. 333-451), l’a. montre les foyers de résistance à la réforme grégorienne, à travers un rejet du dualisme corps/esprit, la réhabilitation de l’histoire, et l’apparition de nouvelles figures symboliques.

L’a. qui connaît remarquablement les textes médiévaux a en revanche un quelque peu délaissé l’histoire : quelques faits et dates supplémentaires auraient permis de mieux fixer les évolutions, les écarts et les retours en arrière. Par ailleurs je trouve certains titres, volontiers provocateurs, plutôt malvenus (« Faire le dieu », ou « Dieu comme chose ») : ils témoignent d’un regard froid, purement historique, extérieur, vis-à-vis d’un christianisme dont on a compris que l’a. ne partage pas la pensée. Enfin, un index des nombreux monuments et oeuvres d’art cités dans l’ouvrage - comme on le trouve dans l’ouvrage d’E. Mâle - aurait été utile ; sans lui, on peut difficilement consulter l’ouvrage à propos d’une oeuvre précise. Mais ces quelques remarques n’enlèvent rien à cet immense travail qui n’a pas son parallèle dans la littérature francophone.

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