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Bibliothèque (1990-2016)

Die Kunst und das Christentum

Geschichte eines Konflikts

Auteur : Horst SCHWEBEL

En ce qui concerne les relations entre l’art contemporain et le christianisme, Horst Schwebel est, en Allemagne, une référence incontournable, comme le montrent ses publications sur le sujet. Dans son dernier ouvrage, le théologien et Directeur de l’Institut d’architecture et d’art contemporain d’église (protestante) de l’Université de Marbourg, propose un survol synthétique des relations compliquées - et souvent tendues - entre l’art et le christianisme. Je m’intéresserai ici essentiellement à ce qu’il écrit sur les relations entre l’art contemporain et les Eglises. Même si le champ d’étude de Schwebel est essentiellement l’Allemagne, et son insertion ecclésiale le luthéranisme, cette étude me semble pouvoir être représentative de la sensibilité théologique francophone vis-à-vis de l’art contemporain.

Schwebel est certes théologien, mais il est aussi un théoricien, et même d’une certaine manière un praticien de l’art : il a organisé de nombreuses expositions, dialogué avec des artistes de réputation internationale comme Beuys etc. Il parle donc de ce qu’il connaît. L’art n’est jamais pour lui une abstraction, mais des œuvres, des personnes, des projets concrets et précis. Son évaluation de l’art contemporain dans son dialogue - souvent manqué - avec le christianisme (en général peu ouvert aux nouvelles tendances artistiques), repose sur 4 approches :

  • Une présentation des principaux artistes et courants artistiques du 20e siècle dans ses relations (parfois fort distendues) avec le christianisme. L’expressionnisme allemand, mais aussi des artistes solitaires, souvent provocants mais non indifférents au christianisme sont mis en avant comme Bacon, Hrdlicka, Rainer, Falken. Beuys, Baselitz...)
  • Une présentation de thèmes chrétiens les plus souvent présents dans l’art contemporains, comme la croix et la crucifixion, la figure du Christ, le repas/la Cène, ainsi que quelques œuvres réalisées en contexte d’église.
  • Une présentation des principaux théologiens chrétiens qui ont su dialoguer avec l’art contemporain.
  • Enfin une évaluation du caractère religieux de cet art, qui certes parfois renvoie au christianisme (par son thème ou son élaboration en contexte d’église), mais qui surtout, possède en lui-même, de manière intrinsèque, une qualité proprement religieuse.

Ce sont surtout ces deux derniers aspects que je voudrais présenter ici, car ils me semblent compléter utilement les présentations précédentes, en apportant des informations non disponibles en français. Le contexte allemand, qui fait que les Eglises sont - plus qu’en France - des acteurs essentiels de la vie politique, culturelle voire économique du pays, fait que des projets beaucoup plus ambitieux que dans nos pays ont pu voir le jour.

Avant de présenter quelques acteurs et thèses plus en détail, je ferai quelques remarques générales, issues de cet ouvrage :

  • L’art intéressant pour entrer en dialogue avec le christianisme est l’art vivant des artistes de l’avant-garde culturelle, et non un quelconque « art chrétien » ou « art sacré », qui n’existe plus sinon au titre de « ghetto artistique » marqué par la reproduction de traditions artistiques peu inventives. Cet art d’avant-garde n’est en général plus marqué par le christianisme, ce qui ne veut pas dire qu’il n’est plus religieux, ni même capable d’entrer en dialogue avec lui. Mais il faut pour cela des interprètes pouvant interpréter ces œuvres en général déroutantes, ou des pionniers capables de monter des projets avec des artistes ouverts à la question du sens.
  • Pour ce dialogue possible, ou en tous cas souhaité, entre l’art et les Eglises, l’art post-moderne pose problème, dans la mesure où il évacue toute quête de sens, toute dimension historique ou existentielle. Se voulant un simple jeu formel utilisant la dérision, l’ironie, la naïveté, la banalité, le blasphème et la moquerie, il devient difficile de nouer un dialogue non souhaité par les protagonistes de cet art. Dans la mesure toutefois où il s’agit.
  • L’Eglise a été peu préparée à dialoguer avec une forme d’art nouvelle, souvent ressentie comme provocatrice. Comme ce fut le cas avec le crucifix de Germaine Richier au plateau d’Assy, des œuvres modernes, en rupture avec la tradition iconographique, furent souvent contestées, voire rejetées par un public religieux relativement ignorant des nouvelles tendances de l’art.
  • Les théologiens interprètes de cet art contemporain essayent de combler ce fossé entre les affirmations théologiques et les expressions artistiques, et y arrivent plus ou moins bien. La frontière ne passe pas par les différences confessionnelles, mais par la sensibilité artistique, même si le positionnement confessionnel peut jouer un rôle dans l’évaluation d’une œuvre d’art (un théologien catholique sera plus sensible à l’œuvre en tant que matière, corps, tandis qu’un théologien protestant aura tendance à privilégier le sens, l’interprétation).

Qui sont ces interprètes ? En général des personnes qui sont à la fois théologiens, penseurs de l’art, et qui savent dialoguer avec des artistes. Je nomme et présente succinctement les principaux :

  • Hans-Eckehard Bahr, dans une perspective très luthérienne, considère que l’art contemporain doit être compris à travers les concepts de « déchirure » (Riss), de « désillusion » (Desillusionierung), « d’immanence » » (Diesseitigkeit). Ainsi interprété, cet art se présente comme un équivalent visuel de la notion d’homme pécheur, et met ainsi en lumière le nécessaire besoin humain de rédemption.
  • Rainer Volp voit dans l’art un langage religieux. L’art et le christianisme ont des racines et une vocation communes : l’un et l’autre sont une forme de parole et suscitent la parole. Entre le Credo du chrétien, et la conviction de l’artiste, il y a des analogies, non au niveau du contenu, mais de la vocation. S’inspirant de Schleiermacher, Volp pourra dire que, sous certains aspects, l’art est bien « l’organon » de la foi chrétienne.
  • Wieland Schmied n’est pas théologien mais un historien d’art ouvert à la théologie. Il cherche surtout à faire aimer l’art contemporain par le public des Eglises. Son action et sa réflexion sont portées par une double conviction : - l’art possède, en son centre, une potentialité religieuse, ce n’est pas qu’un jeu gratuit de formes, de matière et de couleurs ; - L’art chrétien n’est pas de l’art ; il ne fait qu’éloigner les Eglises d’un vrai dialogue avec la culture contemporaine.
  • Günter Rombold, théologien et philosophe catholique, défend le haut degré de spiritualité de l’art contemporain. Il s’intéresse à l’œuvre d’art elle-même, qui dit toujours plus que son interprète et même que son auteur. L’œuvre ouvre à des transcendances multiples, liées à l’humain, à la cosmologie et à la théologie. Dans la ligne du théologien catholique Karl Rahner, il considérera que l’être humain pourra se transcender lui-même dans son rapport avec l’œuvre d’art.
  • Andreas Mertin, le plus jeune de ces théologiens et théoriciens de l’art, est aussi le plus radical. Le rédacteur d’une intéressante revue d’esthétique et de théologie en ligne (www.theomag.de) plaide pour une séparation radicale entre l’art contemporain et la religion. Si l’on tente de penser religieusement l’art, on diminue ou supprime son message esthétique. Pour illustrer cela, Mertin propose le terme « d’iconoclasme », qu’il utilise à la fois positivement et négativement. Positivement : l’iconoclasme (l’interdit biblique du second commandement) permet de préserver l’art de toute déviance religieuse. Négativement : l’iconoclasme désigne l’attitude de ceux qui, justement, ne respectent pas cette stricte séparation, et « détruisent » le message esthétique d’une œuvre en y cherchant des références religieuses. Quoiqu’il en soit des ambiguïtés de ce raisonnement, Mertin propose une intéressante pédagogie de l’art contemporain, et surtout ouvre le monde des Eglises à de multiples formes de créations culturelles, incluant les moyens de communication populaires et grand public, comme les vidéo-clips ou la publicité.

La conviction commune de ces « théologiens de l’art » est que l’art doit à la fois être absolument indépendant, « autonome », par rapport aux prétentions des Eglises, mais cette autonomie une fois posée et acceptée, il doit être un partenaire pour les Eglises, en les aidant à s’ouvrir au monde et à la culture d’aujourd’hui.

Les convictions plus personnelles de Schwebel, il les fait partager dans un ultime chapitre, l’un des plus denses, intitulé « L’art comme religion ». (pp. 201-218) La question n’est plus de savoir si l’expérience artistique peut favoriser ou entrer en dialogue avec l’expérience de foi, mais si l’expérience artistique ne pourrait pas être, en elle-même, une expérience religieuse. On sent ici une influence du romantisme allemand - plus particulièrement des « paysages spirituels » de Kaspar David Friedrich, ou encore du poète Friedrich Hölderlin, pour qui l’art est une « église esthétique ».

Schwebel voit trois formes d’expériences religieuses de l’art :

  1. L’art comme « via purgativa », comme expérience mystique. L’un des apports essentiels de l’art moderne à la spiritualité est la non figuration. L’art abstrait repose sur un voir pur, sans motif, donc sans paroles. Il se situe au-delà du langage, et permet ainsi une expression du sublime (das Erhabene), de l’extase, de l’indicible. L’expérience artistique est alors semblable à une expérience religieuse, mystique même. Cela, autant pour les artistes comme Mondrian, Kandinsky, Rothko, Newmann, (qui ont créé des œuvres sans paroles mais en ont ensuite parlé) que pour le spectateur de l’œuvre, saisi par un intense moment de contemplation mystique. Comme a pu le dire Malevitch, « Dieu en tant qu’esprit et Dieu en tant que matière sont unifiés dans l’absence de tout objet » (cité p. 202). En éliminant toute trace narrative, toute référence christique, l’art non figuratif va au cœur de l’essentiel : l’affirmation d’une présence et d’un altérité tellement fortes, qu’elles ne peuvent que se vivre dans un dépassement du langage et de l’affirmation de sa propre identité.
  2. L’art comme expérience prophétique de contestation. Déjà Paul Tillich, à propos de l’expressionnisme allemand, avait parlé d’une dimension prophétique de l’art. L’art, depuis les débuts du 20e siècle, est en effet un art de rupture, qui cherche à provoquer et dire la vérité, plus qu’à être « beau ». L’art met en scène des situations limites qui sont des sortes de cri prophétiques. Certes les artistes contemporains ne se réfèrent pas aux déclarations des prophètes bibliques, mais ces expressions prophétiques dans l’art ne sont pas sans analogies avec l’attitude de protestation et de refus des prophètes, qui revendiquent la sincérité et la vérité, et dénoncent les compromissions et les trahisons.
  3. Enfin, l’art peut transmettre la transcendance dans l’immanence des objets. Il y a une révélation épiphanique de l’art, quand l’œuvre d’art cherche moins à transmettre un message qu’à mettre en scène, à donner à voir ou à ressentir un objet, une couleur, une forme, une matière, une technique même. Tous ces objets témoignent d’une « présence » qui est de l’ordre d’une révélation. Cela est particulièrement évident chez des artistes qui travaillent sur des matériaux modestes, banals, voire rejetés. Par leur travail, ils en révèlent la beauté cachée. Il ne s’agit donc pas d’utiliser le matériel pour renvoyer au spirituel comme dans la métaphysique classique, mais de montrer que le matériel en lui-même - ou sa mise en scène artistique -, possède une spiritualité propre. L’être et le sens ne font alors qu’un, et contribuent à cette « réelle présence » dont parle Georges Steiner, qui permet de renouveler le contenu ontologique au langage.

Je retiendrai de cet ouvrage très complet les points suivants :

  • Nous aurions besoin, en francophonie, d’une étude de ce type, qui sache articuler : - une expérience plastique et pratique de l’art ; - une pensée théorique sur les tendances de l’art actuel ; - une pensée théologique. Notre objet d’étude reste souvent trop cloisonné, soumis à de séparations arbitraires, souvent idéologiquement fondées.
  • Le dialogue entre l’art et les Eglises est souvent tendu, difficile, quand il n’est pas inexistant. Sociologiquement, on a parfois l’impression qu’il s’agit de deux réalités, de deux mondes différents, tandis que philosophiquement et théologiquement, des multiples voies concordent, ou pourraient se rapprocher. La reprise - ou poursuite - du dialogue entre le christianisme et l’art contemporain ne peut se faire que dans une optique œcuménique. Les différences confessionnelles s’avèrent ici plus des freins que des supports au dialogue
  • Enfin, les Eglises semblent découvrir, tardivement, la potentialité créatrice de l’art contemporain, au moment où celui-ci pourrait prendre d’autres chemins. Si la tendance post-moderne s’affirme dans les créations contemporaines, le dialogue sera une nouvelle fois rompu, du fait du désintérêt complet des artistes pour des questions touchant au religieux.

Il manque à l’ouvrage de Schwebel - mais ce serait une suite à développer - la perspective complémentaire de celle qu’il développe : non plus penser théologiquement l’œuvre d’art contemporain, mais penser esthétiquement la narration biblique, le mouvement de la foi, la théologie chrétienne. Car, comme avait eu l’occasion de le dire Dorothée Sölle, « L’Evangile est beau ».

Jérôme COTTIN