Acceuil
Bibliothèque (1990-2016)

Marie-Madeleine dans tous ses états.

Typologie d’une figure dans les arts et les lettres (4e-21e s.).

Auteur : Isabelle RENAUD-CHAMSKA

Marie Madeleine est une figure complexe, énigmatique et séduisante, qui a fortement inspiré les artistes. Les quatre Evangiles en parlent de manière non concordante, et on l’identifie très tôt à trois Marie différentes, Marie de Magdala, Marie de Béthanie, sœur de Marthe et Lazare, et la pécheresse anonyme du repas chez Simon. A ces trois figures s’en rajoutent deux autres, tirées de légendes chrétiennes, Marie L’Egyptienne, et la Sainte populaire vénérée à la Sainte-Beaume après avoir été à Marseille. Sans compter les jeux de la Passion du 15e siècle, qui rajoutent d’autres récits et significations, lesquels fourniront à leur tour images et récits.

L’a. a choisi de ne pas choisir entre ces différentes figures de Marie Madeleine, et nous les présente à travers 7 étapes ou plutôt 7 « états ». Les premiers sont directement issus des récits évangéliques (Marie de Magdala devant le tombeau vide ; puis face au Ressuscité qu’elle prend pour le jardinier ; la femme pécheresse versant un parfum de grand prix sur les pieds - ou la tête - de Jésus ; enfin, l’une des Marie aux pied de la croix), les autres étant issues de développements de récits ou d’interprétations plus tardives (Marie Madeleine première disciple et annonciatrice du Christ ; puis figure intérieure tendue entre érotisme et ascétisme, plaisirs de la chair et retrait hors du monde ; enfin personne réfléchissant - dans la solitude - aux vanités des plaisirs mondains en vue de la délivrance à l’heure de la mort).

Ces fines analyses iconographiques et littéraires (l’a. possède une double compétence, littéraire et artistique) combinent 4 sources : - les récits bibliques eux-mêmes ; - les récits littéraires issus de la liturgie, de méditations de théologiens ou des jeux de la Passion ; - des tableaux de l’iconographie chrétienne ; - enfin des tableaux contemporains.

L’abondance des récits et des sources, ainsi que l’extrême étendue des époques étudiées (4e au 21e s.) auraient pu créer une certaine confusion. Il n’en est rien. L’a. écrit avec style, précision et méthode ; les nombreux tableaux en quadrichromie sont placés exactement là où les textes en parlent. Enfin, pour la présentation des œuvres contemporaines, l’a. a adopté un autre type de présentation qui convient mieux : d’abord un visuel de l’œuvre envisagée ; puis un commentaire de l’artiste, enfin une explication de l’a.

On mesure à quel point cette figure intrigua et inspira l’Eglise et les artistes ; elle rivalisa même avec l’autre figure féminine, celle de Marie. Type exemplaire du croyant (de la croyante) à l’écoute du Christ, exemple moral montrant le péché et la voie de sa délivrance, signe humain indiquant les lieux de la foi (la croix, le Christ ou son corps symbolique) ; ou à l’inverse, figure séductrice et pécheresse, personne « mondaine » qui attire les sens et les concentre sur la beauté du corps féminin, « amante » du Christ. Ces images diverses et contradictoires sont à la fois produits et répercutés par l’iconographie de cette figure atypique. Elles sont autant d’indices qui peuvent à leur tour être interprétés de manière contradictoire, par le double sens, l’ironie ou la fantaisie.

Dans ce jeu de relectures qui s’enrichissent les unes les autres, la rupture opérée par l’art contemporain est évidente : même quand il se réfère à une figure biblique et possédant une riche tradition iconographique, cet art n’est plus dans une stricte logique iconographique : ce sont la nouveauté, l’écart, la surprise, le mélange des genres et des références qui priment, par rapport à une tradition d’interprétation qui se réfère d’abord aux textes et à leurs commentaires.

A l’origine de cet ouvrage, une exposition remarquée sur « Marie Madeleine contemporaine », présentée dans des espaces publics à Lille et à Toulon en 2004 et 2005 ; auparavant, trois colloques sur Marie Madeleine ; enfin, une recherche personnelle de l’a., qui a également à son actif une pratique importante dans la réception et la mise en valeur de l’art contemporain à l’intérieur et à la périphérie de l’Eglise catholique à Paris.

Jérôme COTTIN