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Bibliothèque (1990-2016)

L’art contemporain est-il chrétien ?

Auteur : Catherine GRENIER

Le titre de cet ouvrage pourrait laisser croire qu’il s’agit d’une tentative de récupération de l’art contemporain par le christianisme, une sorte de démarche apologétique facile. Il n’en est rien. L’auteur est conservateur des collections contemporaines au Musée national d’art moderne au centre Georges Pompidou à Paris. Elle a été l’une des organisatrices de grandes expositions nationales et internationales, en particulier celle sur « les années Pop » en 2001 à Beaubourg. Mais le fait qu’elle pose une question que d’autres, au sein des Eglises, se posent aussi, interroge. Cette question est la suivante : n’y aurait-il pas un retour du christianisme aujourd’hui sur l’avant-scène culturelle ? Un christianisme certes plus culturel que confessant, plus social qu’ecclésial, mais un christianisme quand même. Autrement dit, on serait sorti de l’ère d’une religiosité diffuse, d’un attrait pour les mythes ou pour une spiritualité très personnelle, psychologiquement orientée, pour retrouver la valeur fondatrice et créatrice de grands thèmes chrétiens. Ces thèmes, l’auteur les repère dans les formes les plus contemporaines de l’art : Adam et la création de l’être humain, la souffrance, le mal et la mort, la rédemption et le pardon, la figure du Christ, Marie, des versets ou textes bibliques fondateurs. Parfois ils surgissent au détour de métaphores ; ainsi la figure du clown image christique, les tatouages comme stigmates ou la figure rédemptrice de l’artiste déchu.

Cette cohabitation entre les formes d’art les plus novatrices et les plus choquantes : installations, performances, body-art, vidéo et photos au service de créations artistiques qui dérangent, travail sur des cadavres pour créer des œuvres insoutenables et d’autre part les thèmes chrétiens - l’auteur dit même souvent catholiques - les plus traditionnels a de quoi surprendre. On peut faire confiance à la culture de l’auteur en matière artistique. Elle cite, étudie et explique les démarches artistiques - souvent obscures - des plus grands noms de la création artistiques des dernières années sur la scène internationale : Jean-Michel Alberola, Francis Alÿs, Christian Boltansky, Maurizio Cattelan, Douglas Gordon, Marie-Ange Guilleminot, Damien Hirst, Martin Kerfels, Oleg Kulig, Peter Land, Bruce Nauman, Ugo Rondinone, Andres Serrano, Mark Wallinger, Sam Taylor Wood, pour ne citer que les principaux.

Comment expliquer ce phénomène ? Selon l’auteur, le nouveau contexte social et idéologique, marqué par la fin des grandes utopies politiques et idéologiques, rend possible une redécouverte de la valeur fondatrice et structurante (d’un point de vue à la fois personnel et social) du christianisme. Ses thèmes forts ont en outre l’avantage d’être à la fois spécifiques au christianisme - l’incarnation et la mort comme ouverture à la vie - et universels. On peut en effet les décliner de manière non confessante, comme une attention au corps, un amour et un désir de la vie, une acceptation de la souffrance, une prise au sérieux de la mort.

On savait que les emprunts culturels au christianisme étaient nombreux. L’auteur va plus loin en affirmant qu’aujourd’hui les artistes ne s’en tiennent pas (plus) à un emprunt uniquement formel : c’est bien une même anthropologie - et parfois une même pensée de Dieu - qu’ils partagent avec le christianisme. Le fait que l’art d’aujourd’hui soit marqué par un anti-idéalisme, et plonge ses racines dans la finitude humaine donne de l’eau au moulin de Catherine Grenier.

Que penser de cette thèse ? On est séduit par la connaissance des tendances artistiques de l’auteur et sa perspicacité à analyser des œuvres et démarches les plus obscures. On se demande toutefois si le passage de l’analyse artistique à l’analyse théologique des œuvres n’est pas un peu rapide. On sent souvent une rupture dans le passage de l’une à l’autre. Quand on aborde le pôle théologique, l’analyse se fait moins précise. Il semble parfois manquer un chaînon dans l’argumentation. Le lien apparaît moins évident que celui énoncé, et on doute que l’art contemporain soit - même culturellement - chrétien. Il aurait sans doute été plus juste de dire qu’il est « post-chrétien ». Mais l’auteur elle-même corrige parfois cette tentation apologétique, par exemple en développant le beau concept de « nostalgie ». L’art contemporain n’est plus chrétien, mais il est certainement nostalgique de l’époque où il l’était.

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