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Bibliothèque (1990-2017)

Michelangelo e Vittoria Colonna

Un dialogo artistico-teologico ispirato da Bernardino Ochino

Auteur : Emido CAMPI

Théologien et historien protestant de l’Eglise vaudoise italienne travaillant à Zürich, C. s’est penché sur un dossier précis, mais qui ouvre de larges portes pour le dialogue entre l’art et la foi, à l’heure où le monde entier redécouvre, avec la restauration des fresques de la Sixtine, la place incontournable de Michel-Ange dans la création artistique occidentale. Que ce dialogue entre art et foi à un plus haut niveau se soit ouvert à certaines idées protestantes, c’est ce que nous sommes heureux de découvrir à la lecture de cet ouvrage.

Comme on sait, Michel-Ange (Michelangelo Buonarroti 1475-1564) eut, dans les dernières années de sa vie, une crise religieuse et spirituelle (certains parlent de "conversion") qui se reflète dans ses dernières grandes oeuvres peintes, comme le Jugement dernier à la Chapelle Sixtine (1536-1541), ou le cycle de Pierre et Paul à la Chapelle Pauline (1542-1550). Ce que l’on sait cependant moins, mais que C. nous fait découvrir, c’est que cette crise spirituelle du grand maître du Cinquecento italien n’est pas sans liens avec une redécouverte des écrits bibliques, de la théologie paulinienne, voire de la théologie protestante de la justification par la foi, par la seule grâce de Dieu en Jésus-Christ.

De telles suppositions ont toutefois besoin de s’appuyer sur des documents historiques précis. L’auteur en étudie un certain nombre, artistiques et littéraires, qui sont de trois ordres : 1. Tout d’abord deux dessins que Michel-Ange réalisa dans les années 1538-1540 pour la marquise de Pescara, Vittoria Colonna : une crucifixion, conservée à Londres (British Museum), et une pietà, conservée à Boston (Isabella Stewart Gardner Museum). 2. Ensuite des poèmes de la contesse Vittoria Colonna elle-même, personne de haute culture, imprégnée d’une spiritualité "évangélique" avec laquelle l’artiste s’était lié par des liens amicaux et spirituels depuis 1537. 3. Enfin une série de prédications du siénois Bernardino Ochino, ex-vicaire général des capucins, qui quitta l’Italie en 1542 pour se réfugier en Suisse, pour ne pas avoir à prêcher un "Christ en mascarade". Ce dernier personnage, en contact avec le protestantisme réformé genevois et zurichois, exerça une forte influence sur Vittoria Colonna, laquelle, à son tour, influenca le peintre florentin établi à Rome.

L’intérêt de l’étude de C. est qu’elle reproduit et analyse, d’un point de vue littéraire et historique tous ces documents : le lecteur peut ainsi prendre connaissance aussi bien des prédications de Bernardo Ochino (prédications tenues à Lucca en 1538, en vénétie en 1539, et à Genève en 1542), des dessins de Michel-Ange (lesquels sont sommairement mis en relation avec les autres pietà de l’artiste, ainsi qu’avec sept lettres échangées entre l’artiste et la marquise), des poèmes de Vittoria Colonna (méditation du Vendredi Saint). Mais l’auteur fait en pas de plus en ce qu’il se risque à une interprétation théologique de ces documents dans lesquels il repère les mêmes influences théologiques, liées d’une part à la théologie protestante d’outre-Alpes (Genève, Zürich), d’autre part aux idées religieuses nouvelles de l’espagnol établi à Naples Jean de Valdès et des "spirituels" italiens. Une chaîne d’influences se fait ainsi jour, qui part des idées de la Réforme, pour se poursuivre à travers les prédications d’Ochino, puis dans les poèmes de Vittoria Colonna, pour se traduire enfin dans la sensibilité artistique du peintre du Cinquecento.

Le caractère sinon protestant, ou du moins "évangélique" de ces différents documents poétiques et artistiques s’exprime, selon l’a., par deux caractéristiques majeures : d’une part le recul de la piété mariale dans la mesure où Marie n’intercède plus auprès de Dieu pour le salut de l’humanité, mais devient l’exemple même d’une croyante humble, obéissante et confiante. Ainsi dans la pietà de Michel-Ange pour Vittoria Colonna, la Vierge a-t-elle pris la position de l’orante ; ce n’est plus elle mais le Christ mort que les anges tiennent, et sur le bois de la croix une citation du XXIXe chant du Paradis de Dante ("Non vi si pensa quanto sangue costa "), pourrait être une allusion indirecte à une théologie de la rédemption dans la ligne de Rm 8. D’autre part, à la Volkfrömmigkeit du Moyen Age tardif, piété populaire marquée par l’imitatio Christi en vue d’acquérir son salut par des mérites et des oeuves humaines, se substitue une conception christologique du salut dans laquelle le Christ devient le seul et unique don de Dieu, offrant gratuitement le salut à l’humanité. La crucifixion de Michel-Ange à Vittoria Colonna est ainsi marquée par une profonde conscience de la valeur expiatoire et sacrificielle de la mort de Jésus, lequel est représenté, non comme en un corps déchiqueté par la souffrance, mais encore vivant sur la croix, implorant le Père pour le salut de l’humanité.

Séduisante, on pourrait cependant se demander si la thèse de l’a. concernant un rapprochement entre art et protestantisme à partir du dernier Michel-Ange n’est pas trop apologétique. Il faudrait élargir l’enquête pour savoir si d’une part la sotériologie et la christologie repérées n’ont pas également été prônées dans d’autres cercles éclairés, tant littéraires qu’artistiques, qui n’étaient pas en contact avec les milieux de la Réforme. D’autre part, il faudrait pouvoir faire une étude plus complète sur les représentations du Christ et de Marie dans le Quattrocento et le Cinquecento italien : il n’est pas sûr en effet que la mystique du Christ souffrant, objet d’une intense dévotion populaire et production artistique dans les milieux germaniques aux 15e et 16e siècles, ait eu la même répercution et la même influence sur la création artistique dans l’Italie méridionale. Les dessins de Michel-Ange seraient alors plus marqués par la culture humaniste florentine que par la sensibilité protestante genevoise ou zürichoise. Il n’en reste pas moins que l’essai que fait l’a. de décripter une oeuvre d’art en fonction du contexte historique et théologique qui lui est proche est à relever, et mérite d’être poursuivi.

Haut Moyen Age et Renaissance, ces deux ouvrages se situent dans les deux périodes clés de l’iconographie chrétienne, périodes incontournables pour ceux qui non seulement s’intéressent à l’histoire de l’art, l’esthétique et l’histoire de l’Eglise, mais aussi pour ceux qui veulent juger aujourd’hui critiquement ce phénomène sans précédent d’une civilisation visuelle. Le pouvoir actuel des images prend ses racines dans les temps les plus lointains, alors que les artistes et les théologiens pensaient la théologie en image, ou à l’aide d’images. Il nous resterait alors, mais c’est une autre affaire, à susciter à notre tour une théologie contemporaine faite de signes, de lignes et de figures.