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Portraits d'artistes

Henri LINDEGAARD, pasteur et peintre (1925-1996)

Le protestantisme n’a pas été aussi fermé à l’art et aux images qu’on ne le pense. Aussi loin que l’on remonte, on trouvera toujours des témoins qui ont tenté de concilier la Parole et l’image, la Bible et l’art, l’écoute et le regard.

Sans remonter jusqu’à Rembrandt, il faudrait pouvoir mentionner le suisse Eugène Burnand qui, au 19e siècle évangélisait par l’art, et qui a laissé quelques tableaux célèbres, à l’exemple de son Pierre et Jean au tombeau (1898) aujourd’hui au musée d’Orsay à Paris. Plus près de nous, il faudrait évoquer les pasteurs Paul Romane-Musculus et Pierre Bourguet, ancien président du Conseil national de l’ERF, qui était aussi peintre.

Mais c’est sur un autre nom que je voudrais un peu m’attarder : Henri Lindegaard (1925-1996). Voilà dix années que Lindegaard n’est plus parmi nous, et pourtant, ses dessins bibliques continuent de circuler et d’être reproduits sur de multiples supports dans les milieux bibliques et cercles chrétiens .
Lindegaard était d’origine espagnole comme nom ne l’indique pas (son père, danois, était pasteur de la petite communauté protestante de Madrid avant de devoir fuir le franquisme en se réfugiant dans le sud de la France). Il a surtout grandi avec une double vocation : celle de peintre et celle de pasteur, qu’il a réussi a tenir ensemble toute sa vie. Lindegaard était peintre et pasteur : pasteur à Vézenobres dans le Gard, et peintre dans son mas (le mas Lacroix) à Mialet (au mas Soubeyran plus exactement).

Sa formation théologique a été marquée par les maîtres de la théologie dialectique, la théologie confessante et christocentrée de Wilhelm Vischer, les débuts de Taizé (il a un temps songé devenir frère de la communauté œcuménique). Du côté artistique, un seul nom suffit à indiquer l’influence qu’il a reçue : Albert Gleizes . Gleizes, que Lindegaard a connu à la fin de sa vie, et qui l’a beaucoup marqué, fut l’un des premiers peintres cubistes, compagnon de Picasso. Il s’est ensuite séparé du groupe des cubistes (ou a été marginalisé par lui) ; l’un des points de ruptures fut la conversion de Gleizes au christianisme. Lindegaard a gardé de Gleizes ce style anguleux, ces formes rectangulaires qui ne sont pas abstraites, mais qui simplifient et décomposent la réalité en de multiples surfaces colorées. Pas ou peu de perspective dans cette peinture, pas "d’effets de réel".

Mais la peinture à l’huile de Lindegaard n’était qu’un aspect de son art. Les dernières décennies, il s’est surtout exprimé au moyen de deux autres techniques : l’aquarelle et le dessin à l’encre noire. Le thème de ses aquarelles - qui eurent un énorme succès - est surtout des paysages cévenols, et même des "micro-paysages". Il ne s’éloignait en général guère de son mas pour trouver de nouveaux points de vue, ou les mêmes, qu’il refaisait indéfiniment, mais toujours selon de nouveaux angles ou selon de nouvelles techniques. Lindegaard nous apprenait ainsi à voir le monde sous un regard neuf, ce qui est déjà en soi une exigence évangélique. Il n’est pas rare qu’un pasteur, faisant une visite pastorale, découvre une aquarelle de Lindegaard chez son interlocuteur. On peut véritablement parler d’un succès populaire.

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Lindegaard : Mt 10, 16b
"Soyez rusés comme des serpents et candides comme des colombes"

Que dire alors de ses dessins bibliques en noir et blanc ? Quand j’ai eu l’idée de les publier, j’ai tout d’abord rencontré une indifférence polie de la part des éditeurs, ce qui m’a obligé de lancer une souscription qui déciderait de la publication ou non de La Bible des contrastes . Déjà à ce niveau ce fut un succès, un succès qui ne s’est pas démenti par la suite (l’ouvrage est réédité, et traduit en allemand). Ces dessins se caractérisent par des formes stylisées faites d’aplats noirs et blancs qui se répondent, s’interpénètrent, s’appellent. Certains sont plus narratifs, d’autres plus symboliques en ce qu’ils mettent en valeur non le récit dans son ensemble, mais un geste, un objet, une situation.

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Lindegaard : 1 Samuel 16
L’onction de David comme roi.

Revenons à la genèse de ces dessins. Ce sont, à l’origine, des prédications, des prédications visuelles. Dans sa paroisse, devant différentes assemblées, après avoir lu le texte biblique, Lindegaard se mettait devant un panneau blanc, et là les figures, les personnages apparaissaient sous sa main. Ce n’est pas tout. Il commentait ensuite ses choix picturaux, et montrait à quel point le dessin n’était pas une banale illustration du texte biblique, mais une interprétation, théologiquement orientée. Le dessin, en même temps qu’il avait son langage propre, devenait commentaire du texte, parole pour aujourd’hui. Les dessins bibliques de Lindegaard sont en effet accompagnés de commentaires écrits de sa plume - mi-récits mi-poèmes. Pour comprendre le sens des dessins, il faut donc faire un vas et viens entre trois sources : le texte biblique, le commentaire écrit, le commentaire visuel. Le prédicateur artiste visait un langage total, qui parle au sens sans pour autant négliger l’intellect, qui puisse s’adresser aux gens simples comme aux personnes cultivées. Sans le savoir, il avait repris un des souhaits de Luther qui voulait, lui aussi, diffuser la Bible au plus grand nombre, par la parole et par l’image.

Jérôme Cottin