Acceuil
Bibliothèque (1990-2017)

Caricaturer Dieu ?

Pouvoirs et dangers de l’image

Auteur : François BOESPFLUG

L’a. a réussi le tour de force de publier, quelques semaines après le scandale mondial des caricatures de Mahomet (janvier-mars 2006), un ouvrage sur cette question qui ne soit pas qu’un simple tour d’horizon journalistique. L’ouvrage propose d’analyser les "pouvoirs et dangers de l’image" aujourd’hui, mais à partir de ce qu’elle fut dans l’histoire religieuse. Le domaine étudié est immense, puisqu’il s’agit de présenter le statut de l’image sacrée, mais aussi de la caricature, dans les trois grandes religions monothéistes que sont l’islam, le judaïsme et le christianisme.

La grande culture de l’auteur, à la fois en ce qui concerne l’histoire de l’image chrétienne et le dialogue interreligieux (qu’il enseigne à l’université de Strasbourg), lui permet de relever magistralement ce défi.

Parmi les nombreux thèmes et perspectives explorés, on soulignera particulièrement les points suivants :

1. Le panorama de l’histoire de l’image chrétienne met en évidence des thèmes que l’a. connaît particulièrement bien : l’émergence, puis la fin des images christomorphes de Dieu, celles de Dieu le Père, les images non bibliques de Dieu, celles de la Trinité (dans de multiples versions). Il saute aux yeux que par rapport aux deux autres religions monothéistes, non seulement le christianisme ne fut pas aniconique, mais qu’il développa une exceptionnelle pluralité d’images de Dieu.

2. Cette histoire de l’image de Dieu (le "Dieu-des-images") ne doit pas être confondue avec l’histoire de Dieu (le "Dieu-des-textes"). Certes la première se fonde sur la seconde, mais elle s’est aussi développée de manière parallèle, parfois autonome ou même en situation conflictuelle par rapport au Dieu des théologiens et des textes (certains thèmes iconographiques, comme la "Compassion du Père" sont des créations autonomes, ne reposant sur aucune source scripturaire). Les représentations de Dieu doivent ainsi être abordées à un double niveau : iconique et sémantique. C’est que le monde des images développe "une capacité de ’parole’ autonome" (p. 129).

3. Les images blasphématoires de Dieu, les caricatures, constituent encore un genre à part, non seulement graphiquement, mais aussi institutionnellement et culturellement. D’où quelques pages sur le blasphème, les polémiques religieuses en images, puis, à partir du 19e siècle "le moment libertaire" (pp. 133-139) : l’a. montre comment l’image à sujet religieux, émancipée de l’institution, devient critique, polémique, humoristique, blasphématoire, profanatrice, érotique ; toutes ces tendances ne feront que se renforcer au siècle suivant. On arrive alors à une situation paradoxale, inédite : l’Occident produit à la fois le plus d’images religieuses et le plus d’images anti-religieuses ; parfois, ce sont les mêmes. D’où la nécessité de passer par une démarche interprétative, une herméneutique des images.

4. Enfin, une réflexion plus contemporaine sur le statut de l’image est proposée, qui devrait permettre d’aborder des questions comme celle des caricatures de Mahomet avec une certaine distance critique. L’a. nous montre là sa parfaite connaissance de l’ontologie des images ; il propose d’utiles distinctions entre "l’identification", la "représentation" et la "substitution", dans le processus de symbolisation mise en œuvre par les images, dont il souligne à juste titre qu’il ne s’agit pas d’abord d’un processus intellectuel et rationnel. Il souligne le rôle métonymique des images, et plaide pour un travail d’anamnèse, les concernant.

Sur l’affaire des caricatures de Mahomet, le jugement de l’a. est à la fois nuancé et ouvert : pas besoin de censure, d’interdiction, car il y a dans toute société démocratiquement constituée une autolimitation (terme que je préfère à "autocensure") à l’œuvre : la liberté d’expression s’arrête là où l’autre est dévalorisé, avili, nié, exploité. On consonnera avec la conclusion : "la pire caricature morale de Dieu, la plus irréligieuse, qui vraiment le défigure et que rien ne justifie pas même les pires caricatures picturales de Dieu, est de tuer l’homme, qui est à l’image de Dieu" (p. 194).
L’ouvrage de Boespflug est à la fois stimulant, bien documenté et d’une écriture alerte. Sur principalement deux points, il me laisse sur ma faim :

- Dommage que l’a. n’ait pas présenté la position critique du protestantisme sur l’image, au sein d’un christianisme iconophile. Cela aurait contribué à enrichir la position "chrétienne" : d’une part le protestantisme a une position double - à la fois critique (calvinisme) et modérément favorable aux images (luthéranisme) ; d’autre part son iconophobie le rapproche fortement, sinon de l’islam, du moins du judaïsme. Cela est frappant dans la pensée réformée (Zwingli, Calvin) qui revalorise fortement l’Ancien Testament. Dans l’optique d’un dialogue interreligieux, cette position atypique du protestantisme au sein du christianisme aurait mérité mieux que deux allusions (pp. 123 et 126).

- La manière dont l’a. étudie les images contemporaines de Dieu me semble insuffisante. Il s’agit plus d’un catalogue d’images novatrices et contestatrices (que l’a. apprécie modérément), que d’une étude de ces images, comme l’a. sait le faire pour les productions iconiques des siècles antérieurs. Ces images contemporaines sont certes déroutantes, mais pour être comprises, elles doivent elles aussi être replacées dans un double contexte, historique et artistique. Par exemple les dessins caricaturaux et choquants de Georges Grosz (malheureusement non mentionnés) n’en furent pas moins prophétiques : ils dénonçaient les compromission de christianisme avec l’idéologie guerrière allemande, puis avec le nazisme.

C’est un détail, mais j’aurais aimé avoir la référence de la citation de Calvin (note 230 p. 126), et W. Schöne n’est pas l’auteur du catalogue de l’exposition de 2002 à Paris sur Beckmann (note 239 p. 131).
Mais ces quelques remarques critiques ne sont là que pour souligner la qualité de l’ensemble.

Jérôme Cottin