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Réflexion

Résumé de la problématique

Habilitation à Diriger des recherches de Jérôme Cottin
"Théologie et esthétique : de la Réforme à l’époque contemporaine"

Argumentaire

Dans ma thèse de Doctorat, soutenue à l’université de Genève en 1993 et publiée en 1994 , j’avais exploré les relations entre le protestantisme et l’image sous un triple angle :
- historique, en étudiant les différentes positions de la Réforme sur ce qui fut à la fois un objet de piété, un objet de pensée et un objet d’art. Contrairement à toute attente, la position de Calvin est apparue comme étant la plus moderne, car sa pensée de Dieu s’ouvre à l’esthétique en même temps qu’elle récuse toute forme d’image, sans exception aucune.
- théologique, en confrontant l’image à une théologie trinitaire fondée sur une lecture attentive de certains textes bibliques. Ces textes montrent la polysémie propre à l’image (plastique, métaphorique, christologique, pneumatologique), dès lors que l’on aborde ce concept d’une manière plus sémantique qu’historique. (Dans la Bible l’image est une réalité négative en tant qu’objet, mais positive en tant que lieu de sens).
- herméneutique, en explorant les nouveaux rapports à l’image rendus possible par l’émergence des sciences humaines, en particulier la sémiologie (l’image est un ensemble de signes, qui possèdent une grammaire et une rhétorique propre), la sociologie (l’image est un des éléments clés de la société de l’information et de la communication) et la médiologie : (l’image est au cœur de l’évolution des techniques).
Même limitée aux sources bibliques et au contexte protestant (qui est marqué par une approche double et même duale, luthérienne et réformée), cette première articulation entre l’image et une théologie la Parole ouvrait un chantier immense, et appelait des suites. J’ai approfondi ce dialogue dans au moins quatre directions :

1. En partant de l’image comme objet, je suis arrivé à la notion d’esthétique (absence d’’images" mais fréquence du "beau" chez Calvin ; pensée du "sublime" chez Kant). Puis, avec l’époque contemporaine, j’ai découvert la notion d’une esthétique sans image. Le vieux concept d’iconoclasme réapparaît. Débarrassé de ses oripeaux historiques, il retrouve une pertinence, mais il s’agit de l’articuler à de nouvelles questions éthiques, tout en n’oubliant pas l’esthétique, à peine découverte. L’image apparaît ainsi comme se situant au croisement de l’esthétique et de l’éthique : deux approches, différentes mais complémentaires, qu’il s’agit de suivre, en partant de l’idole biblique et en arrivant à ses avatars actuels dans l’art contemporain (esthétique) et dans les dénonciations des pouvoirs de l’image (éthique). On pourrait se demander si, en abordant l’art, je n’ai pas quitté la théologie pour embrasser l’histoire de l’art. Mais on note que la théologie s’ouvre à l’esthétique (on repense, sur de nouvelles bases, les trois vertus théologales que sont le vrai, le juste et le beau). Par ailleurs il y a bien une quête spirituelle fortement teintée de christianisme aux sources de l’esthétique non figurative (ou du vide) qui marque si fortement la création contemporaine. Restait à mettre en relation ces deux domaines, ce que j’ai fait.

2. En partant des fondements scripturaires (la Bible) et historique (la Réforme), je me suis intéressé à la réception de la Parole dans le contexte actuel. Dans la ligne de la pensée calviniste (l’extracalvinisticum), c’est le monde (et pas simplement l’Eglise) qui est le destinataire privilégié de la Parole. Il s’agit donc de mieux connaître et comprendre ce monde dans lequel la notion d’image est omniprésente. A l’image comme objet (de dévotion, d’idolâtrie, de contemplation), puis à l’image comme objet d’une relation esthétique spécifique créée par le regardant, s’ajoute une nouvelle notion d’image, elle aussi marquée par la pluralité des pratiques et des techniques, et que j’appelle l’image médiatique. Le champ est immense, et mon ambition a été moins de l’étudier que de le nommer, l’identifier et l’appréhender : voir ce qui unit des réalités d’images aussi dissemblables que l’art contemporain, l’affiche, la publicité, le cinéma, une sculpture, un graffiti etc. Puis poser la question : qu’est-ce qui, dans ce qui est donné à voir, peut entrer en consonance avec le message de la Grâce, sans oublier la tension, forcément et ontologiquement présente ?
Dans ce choix qui consiste à privilégier le monde comme destinataire premier de la prédication évangélique, tout ce qui concerne l’image en contexte religieux et liturgique (les bâtiments religieux, les images dans les églises, l’art dévotionnel et sacré) a été volontairement laissé de côté. Outre qu’il s’agit de domaines qui échappent - en tous cas dans leurs fondements historiques et épistémologiques - à une théologie de la Parole, l’enjeu véritable me semble être ailleurs : non dans une esthétisation des pratiques ecclésiales, mais dans une herméneutique de la Parole, qui puisse potentiellement rejoindre tous les humains et tout l’humain.

3. A l’inverse de l’enquête précédente qui obligeait à une approche parfois proche du regard journalistique (de part l’immensité du champ envisagé et le manque de recul historique), la troisième approche s’intéresse à l’image à l’intérieur de la théologie, et plus particulièrement là où elle est le plus sollicitée, la théologie pratique. Que se soit à partir d’une étude des langages - Bible et prédication -, des pratiques liturgiques - liturgie et sacrements - de la nouvelle attention portée au sensible - le corps et les émotions - l’image, à condition de la définir moins comme un objet que comme le complément indispensable du concept, apparaît comme étant incontournable. Il s’agit alors d’articuler ces deux mondes opposés que l’on appelle aujourd’hui analogique et digital, dans la conviction que c’est l’humain dans sa totalité qui reçoit la Grâce. Un autre domaine, insignifiant voire inexistant il y a peu, mais qui est devenu important ces dernières années à cause des difficultés liées à la transmission, propulse l’image en premier plan : la catéchèse et la pédagogie de foi.
Si Calvin a une anthropologie indéniablement faible (et là il faut lui préférer l’anthropologie réaliste et christologique de Luther), il développe une pensée spirituelle et sacramentaire qui articule parfaitement le visible et l’invisible, la création et la Grâce, le sacrement et le signe. Déjà chez Calvin, et avant Ricoeur, le symbole donne à penser.

4. Avec la quatrième perspective, qui concerne la lecture des images, on sort apparemment de la théologie. Il ne s’agit en effet plus de penser l’image, mais de la regarder, l’analyser, la décrypter. Dans la Bible il n’y a rien à voir, et tout à lire. Mais outre que la prédication n’est pas qu’une pure oralité (il y a aussi un voir réciproque, et un corps parlant, comme il y a une matérialité dans le sacrement), le protestantisme peut revendiquer un rapport aux images plastiques de plusieurs manières : - Le luthéranisme a produit des images qui sont théologiquement signifiantes : ce sont des documents à la fois historiques, théologiques et esthétiques. - Le calvinisme n’a pas pu assumer jusqu’au bout un iconoclasme radical qui aurait fait de Dieu une idée : il a lui aussi produit des images (en particulier pour la catéchèse, et dans ses marges). - Les récits bibliques développent un imaginaire visuel qui peut se traduire parfaitement dans des formes plastiques (de l’art paléochrétien à Rembrandt). - La transcription du message évangélique dans des formes visuelles (actualisation, inculturation) fait pleinement partie de mission de l’Eglise, et donc de la tâche du théologien qui pense ce témoignage dans une double fidélité : à l’Ecriture ; au monde d’aujourd’hui.