Acceuil
Nos rencontres

Romeo Castellucci chez les dominicains à Strasbourg (17 nov. 2012)

Suite à son spectacle, Sul concetto di volto nel figlio di Dieu (Sur le concept du visage du fils de Dieu), le dramaturge et metteur en scène Romeo Castellucci, a donné une conférence chez les Dominicains de Strasbourg, qui dès le départ, ont défendu la profondeur spirituelle de cette pièce qui fut l’objet de contestations et perturbations, dans différentes villes de France (Avignon, Paris).

Lire une analyse de la pièce de théâtre

JPEG - 75.8 ko
JPEG - 73.1 ko
JPEG - 76.4 ko
JPEG - 80.1 ko

Les dominicains du Centre Emmanuel Mounier, grands défenseurs de la portée artistique et spirituelle de la pièce de Romeo Castellucci, ont organisé le samedi 17 novembre 2012 à Strasbourg une rencontre avec le réalisateur italien de la pièce qui fut violemment contestée, à Avignon et à Paris, par des catholiques traditionalistes. Cette rencontre fut introduite par le frère Thierry Hubert, qui découvrit et défendit le spectacle lors de sa première représentation au festival d’Avignon en été 2011, et accompagnée par le frère Rémy Vallejo, spécialiste de la mystique rhénane, qui montra le double héritage artistique (chez les maniéristes italiens) et spirituel de la fin du Moyen Age, du mot « concetto ».

Castellucci, dit avoir proposé au spectateur une énigme, l’invitant à trouver lui-même et en lui-même la clé. C’est bien la découverte existentielle de ce visage du Christ d’Antonello de Messine, dans un ouvrage, qui l’a incité à créer cette pièce : « Cet homme [le Christ] m’a regardé, je me suis senti mis à nu par ce regard ; j’étais dépassé  ». Ce qu’il a imaginé au pied de ce portrait christique, ce n’est pas une « histoire  », mais un état de la condition humaine quand se retire toute dignité, toute beauté. D’où ce vieillard sénile et incontinent. Ainsi se rencontraient deux plans : le vertical (le visage du Christ), celui de la beauté, et l’horizontal (l’humain), dans son expression la plus désagréable, vulgaire même. Mais le regard du Jésus d’Antonello de Messine peut transformer cette laideur en beauté. De même que le geste diaconal du fils, emprunt d’une infinie tendresse.

En fait, dit le metteur en scène, le vrai sujet de la pièce est le regard, l’acte de regarder. « On regarde la scène, mais on est tout le temps regardé [par ce visage qui nous regarde]. Notre possible voyeurisme est inversé. Ce regard inversé s’oppose à l’acte commun de regarder, qui n’est pas innocent. On a perdu l’innocence du regard. On assiste à une véritable domination du regard. Le théâtre peut suspendre cela  ». On pourrait rapprocher cette tentative d’inverser le regard de l’homme d’une citation de maître Eckhart, le grand mystique rhénan : « L’œil dans lequel je vois Dieu c’est l’œil dans lequel Dieu me voit. C’est un seul et même regard ; c’est une seule et même connaissance ; c’est un seul et même amour  ». Le dramaturge et metteur en scène a pourtant légèrement retouché ce portrait du Christ, en effaçant la main qui bénit, «  afin que tous puissent se l’approprier  », et en coupant légèrement le visage « afin qu’il devienne paysage ». « Ce visage est finalement, un miroir, capable de refléter mon propre sentiment  ». De fait, certains spectateurs croient voir, à certains moment du spectacle, le visage bouger, s’animer, alors qu’il est immobile.
Sur la relation du vieux père sénile et de son fils soignant et attentionné, il faut évidemment y voir la métaphore de la relation Père-Fils. Mais en même temps, affirme d’artiste, « ce n’est pas à moi de dire ce que cela veut dire ». C’est pourquoi il se plait, au cours de spectacle, à brouiller les pistes. Ainsi quand ce père sénile se met à s’asperger d’un liquide qu’il fait couler d’un bidon en pastique : ce père ne serait peut-être pas si sénile que cela, il y aurait eu une intention, une incontinence volontaire.

JPEG - 64 ko
Frère Thierry Hubert, co-animateur des rencontres "Foi et culture" en Avignon.
JPEG - 74 ko
Frère Rémy Vallejo, responsable du Centre Emmanuel Mounier à Strasbourg, et spécialiste de la mystique rhénane.
JPEG - 58.5 ko
Romeo Castelluci au centre dominicain Emmanuel Mounier à Strasbourg, le 17 novembre 2011

Et l’énigme des enfants qui jettent des pierres en forme de grenades sur le visage du Christ ? Pour moi, dit-il, « ils expriment la condition contemporaine, le vide, la colère  ».

C’est une pièce qui s’adresse à tous, aux chrétiens comme au non chrétiens. On a en a fait des lectures multiples : politique, psychoanalytique, existentielle, esthétique. Ce spectacle est comme un prisme transparent, avec différents objets. « Les références à la peinture sont multiples ; il y a une préoccupation formelle. Le théâtre travaille avec le temps, c’est sa matière. Le théâtre ne doit plus raconter des histoires, il doit être une activation du regard  ».

Commentant la phrase tirée du Psaume 23 (et écrite en anglais) « Tu es mon berger », Castellucci dira : « On est un troupeau, on n’est pas seul. On a besoin d’être protégé par quelqu’un, on a besoin d’un berger ».

Jérôme Cottin