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Bibliothèque (1990-2016)

Internet et religion

Auteur : Jean-François MAYER

Au début du XVIème siècle la mentalité religieuse de l’Europe connut une grande transformation qui marqua la fin du Moyen-âge et l’entrée dans le monde moderne. Nous pourrions disserter à l’infini sur les origines et les conséquences de ce changement qui entraîna dans son sillage l’humanisme, la Réforme et la contre-réforme. Toutefois il est évident que l’une des principales causes de ce mouvement fut l’invention en 1450 de l’imprimerie par Gutenberg. Cette innovation technologique sans précédent en Europe provoqua une mutation profonde des mentalités : les livres imprimés banalisèrent l’écrit qui ne se réduisait plus à des manuscrits hors de prix dans lesquels seuls les clercs pouvaient investir. Désormais chacun pouvait se constituer une bibliothèque, à condition bien sûr d’être alphabétisé et un minimum fortuné tout de même. Toutefois la naissance de l’individualisme, dont la Réforme avec sa volonté d’ériger tout un chacun en lecteur de la Bible est une facette, ne peut se comprendre sans prendre en compte cette invention de la presse à imprimer qui permit une démocratisation de la culture et à beaucoup de devenir auteurs. D’une certaine façon, la montée d’Internet depuis les années 90 constitue une innovation technologique tout à fait comparable. Internet permet également, mais à une échelle infiniment plus grande, de transmettre des contenus et à chacun de devenir un acteur culturel. Mais de même que l’imprimerie a profondément modifié les religiosités, Internet également encore transforme les pratiques religieuses. C’est à l’étude et à la compréhension de ce phénomène éminemment récent que nous invite Jean-François Mayer dans son livre Internet et religion .

Dans ce livre Mayer s’interroge sur la manière dont Internet modifie les pratiques religieuses. Dans son étude, l’auteur se refuse à traiter une seule religion. Au contraire, il analyse les comportements de chacune d’elles face à ce nouvel outil qu’est le Web, et ce dans une perspective résolument comparatiste.

L’ouvrage s’ouvre sur 7 pages constituant introduction sous-intitulée l’impact religieux des mutations technologiques. L’auteur y place Internet dans la continuité de la découverte de l’électricité qui a déjà changé en profondeur les pratiques et représentations religieuses en, par exemple, rendant obsolètes les chaires d’église qui étaient mises en hauteur dans un souci de sonorisation ainsi que pour représenter cette médiation entre le ciel et la terre qu’est la parole de Dieu, ou encore en amenuisant beaucoup le rôle de la lumière dans l’éveil au mystère divin (en effet, à une époque où les lumières artificielles abondent et sont d’un accès facile, ce symbole a beaucoup perdu de sa force d’expression).

Cette étude se constitue de cinq chapitres, traitant chacun d’un aspect particulier du problème étudié. Le chapitre I, intitulé De la révolution Internet au « cybersacré » : observations et réflexions introductives, cherche à définir ce qu’est Internet ainsi que la manière dont le Web a pu transformer notre vie quotidienne. Le chapitre II s’intitule Traditions religieuses et cyberespace. Ce chapitre cherche à étudier en premier lieu quelles attitudes ont développées les religions face à Internet. Le chapitre III, intitulé, non sans humour, « Notre-Dame du Web, priez pour nous ! » Cyberpiété et cyberpastorale, montre comment les communautés religieuses ont pu jusqu’à aujourd’hui développer la pratique en ligne. Le chapitre IV, Internet, pays de mission : prosélytisme et conversions sur le Web, montre comment Internet est devenue pour les religions une nouvelle terre de mission. Enfin le chapitre V, Batailles en ligne : les guerres de religion virtuelles, fait le constat que le Web est également devenu une terre de combat, voire d’intolérance, où religieux et antireligieux se livrent à une vraie guerre d’influence.

Nous constatons que le travail de Mayer est avant toute chose basé sur l’analyse de ses sources. Celles-ci sont, dans leur écrasante majorité, des sites Web que l’auteur a visités et commente dans son ouvrage afin d’essayer, après en avoir visité un nombre jugé suffisant, de dégager des tendances de fond relatives à la forcément nouvelle religiosité qui se développe sur Internet. Il dégage dans son livre quatre tendances qu’il problématise une à une et qui correspondent chacune à un chapitre de son ouvrage, exception faite du premier chapitre qui sert d’introduction méthodologique. Ces tendances sont donc : le jugement que portent les religions sur Internet (chapitre II), la manière dont les religions proposent leurs services à leurs membres à travers Internet (chapitre III), la façon dont les religions utilisent Internet pour recruter de nouveaux membres (chapitre IV), comment les religions se défendent face aux agressions qui leur sont faites depuis Internet (chapitre V).

Le livre s’achève sur les 8 pages d’une conclusion intitulée Internet et les religions demain. L’auteur y développe une vision résolument optimiste de l’avenir. Pour lui, Internet est devenu un véritable espace, une terre nouvelle pouvant toujours plus s’agrandir, et qui n’a pas fini d’étendre sa toile vu que des pays encore assez peu connectés devraient rentrer massivement dans le réseau dans les années à venir. Internet est également le lieu de toutes les ambiguïtés : à la fois facteur d’atomisation et de socialisation, et lieu de controverse et de rencontre. Mais finalement, pour Mayer, Internet ne changera pas radicalement les pratiques religieuses et les religions elles-mêmes. Toutefois, l’auteur rappelle, avec d’ailleurs un certain enthousiasme, qu’Internet reste une innovation technologique majeure qui propose à la religion et plus généralement à l’homme une nouvelle manière d’être.

Le premier chapitre s’intitule De la révolution Internet au « cybersacré » : observations et réflexions introductives. L’auteur introduit son étude en citant puis en commentant une série de remarques qu’il emprunte à un spécialiste du multimédia du nom de Carlos Revelli. D’abord notre connexion à Internet nous met en contact avec une profusion d’informations, mais l’information sur Internet se révèle infiniment plus volatile que celle sur le papier, et effectivement nous n’imprimons qu’une infime partie des pages web que nous consultons. Mais cette explosion d’accès à l’information a le défaut de se faire en dehors de toute instance de contrôle : tout le monde (pour ne pas dire n’importe qui) peut ainsi sur Internet présenter des informations sans que le lecteur puisse vérifier la qualité des contenus mis en ligne. Toutefois l’auteur rappelle également que c’est cette même difficulté à contrôler Internet qui fait de ce dernier un outil de résistance contre les dictatures, en témoigne les efforts que fait la Chine pour contrôler le web. Internet, en tant qu’outil de communication ultra-rapide, a également bouleversé notre conception du temps. Des échanges qui, il y a quelques années, auraient pu prendre des semaines se font aujourd’hui en quelques jours, voir en quelques heures ! De même Internet a transformé notre notion de l’espace : aujourd’hui la distance géographique ne signifie plus rien sur le Web, nous pouvons de France accéder en quelques secondes et communiquer avec un site basé au Canada ou en Inde. Internet s’invite également de plus en plus fréquemment dans notre vie quotidienne et même plus : de nombreuses personnes s’en remettent aujourd’hui à Internet pour des parts importantes de leurs vies telles que le choix d’une maison, d’un travail voir même d’un conjoint. Nous voyons donc qu’il n’y a pas de réelle partition entre vie réelle et vie virtuelle, il n’est alors pas étonnant que certains voient Internet comme une continuité potentielle de leur communauté religieuse. Ainsi une Eglise finlandaise propose un culte en ligne à ses paroissiens vivant à l’étranger, et a célébré un baptême dont le parrain étant en Australie n’était présent que par l’intermédiaire d’une webcam. On voit donc avec cet exemple qu’Internet, loin de diluer les identités religieuses locales, peut au contraire servir à les maintenir dans un monde où les individus se doivent d’être toujours de plus en plus mobiles.

Mais le sacré peut-il être virtuel ? C’est le sujet du deuxième chapitre du livre Internet et religion, intitulé Traditions religieuses et cyberespace. Effectivement, les religions n’entretiennent pas toutes le même type de relations avec le web. Jean-François Mayer dans ce chapitre s’intéresse surtout à la position de l’Eglise Romaine. En effet celle-ci a explicité en février 2002 ses rapports avec Internet à travers deux documents : L’Eglise sur Internet et Ethique en Internet. Le document Ethique en Internet rappelle l’ambivalence d’Internet qui peut autant servir au dialogue constructif qu’à la désinformation. De plus celui-ci est remis dans le contexte de la mondialisation, le Vatican appelant à ce que, là encore, il ne se forme pas une « fracture numérique » entre le Nord et le Sud. Toutefois l’Eglise n’en appelle au bras séculier que pour punir les abus les plus manifestes des internautes tels que l’incitation à la haine ou à la violence. Le document L’Eglise et Internet replace le débat dans l’intérêt qu’a toujours porté l’Eglise Romaine aux moyens de télécommunication. Le Vatican porte à travers ce document un regard plutôt positif sur un outil qui permet à la fois la communication interne et l’évangélisation. Toutefois le Vatican s’inquiète également de la prolifération de sites se proclamant catholiques sans avoir la moindre habilitation institutionnelle. Le même problème se pose pour l’Islam alors qu’il apparaît de nombreux sites musulmans, chacun se présentant comme représentatif du « vrai » Islam. Le sociologue Olivier Roy a parfaitement décrit le phénomène qui est à l’œuvre sur Internet : le dialogue ne s’y fait qu’entre égaux, il délégitime la parole des savants. Le document L’Eglise et Internet soulève également le fait qu’Internet participe activement au grand bazar religieux contemporain où chacun pioche ici où là des éléments « spirituels ». Face au règne de cette logique de marché régnant, l’Eglise Romaine a rappelé que, si le Web pouvait être un outil d’évangélisation, il ne saurait prendre la place de la communauté réelle. C’est ainsi que de nombreux sites catholiques servent en fait de devanture à des monastères, des diocèses et plus rarement des paroisses. Le web sert donc à la fois aux communautés catholiques pour l’évangélisation, mais également pour affirmer leurs identités dans le monde moderne.

Le troisième chapitre est intitulé « Notre-Dame du Web, priez pour nous ! » Cyberpiété, cyberpastorale, cyberrituels. Contrairement à ce à quoi nous pourrions nous attendre, les ordres monastiques sont, et depuis longtemps, très présents sur le Web. Internet leur permet de se faire connaître bien au-delà de leurs cercles habituels et de faire connaître leurs idéaux à un nouveau public. L’un des buts de cette présence en ligne est évidemment d’intéresser de nouvelles personnes à la vie monastique à une époque où les vocations se font de plus en plus rares. Toutefois parler de recrutement en ligne serait un peu abusif, en effet ici encore Internet ne sert qu’à présenter la communauté et à permettre aux personnes le désirant de prendre contact avec elle. Certains sites proposent également à leurs visiteurs de déposer une demande de prière qui sera prise en charge par les moines. Mais il s’est également constitué des sites de prière en dehors des monastères : le site E-Prayer par exemple propose à chacun de laisser une prière qui sera prise en charge par la communauté des utilisateurs du site. Internet a vu également se développer le conseil spirituel en ligne. Il existe par exemple de nombreux sites chrétiens où l’internaute peut poser une question à laquelle un prêtre ou un pasteur répondra. Il existe même des sessions où le ministre cultuel répond en temps réel aux questions que lui posent ses fidèles réunis pour l’occasion. Le phénomène existe de la même manière dans l’Islam où se développent de nombreux sites de fatwas. Nous voyons même se développer des cyber-églises. Ainsi la First International Church of the Web (FICOTW) fondée par un révérend américain du nom de David Ford. Nous constatons donc encore une fois que l’engagement religieux sur Internet est généralement précédé par un engagement dans la communauté réelle. Toutefois la FICOTW est très peu confessionnalisée et sa profession de foi pourrait convenir aux chrétiens de toutes les Eglises, le Web a donc bien une tendance à la standardisation des religions (ce en quoi il est d’ailleurs assez représentatif de notre époque). La FICOTW ne propose pas de culte en ligne, à l’inverse d’autres églises en ligne tel que la Church for all. Des sites catholiques proposent un autre type de vénération en mettant en ligne une vue permanente sur le tabernacle via une webcam. Mais ces innovations placent les religions face à de nouvelles questions quand à la limite entre le sacré et le profane.

Le quatrième chapitre s’intitule Internet, pays de mission : prosélytisme et conversions sur le Web. Internet peut en effet pour les religions se révéler être, comme nous l’avons déjà vu, un outil précieux pour faire connaître son message et recruter de nouveaux membres. Mais ce prosélytisme en ligne a tôt fait d’inquiéter car il pouvait être le fait de dangereuses sectes. Le suicide collectif en 1997 de la secte Heaven’s Gate fut le point culminant de ces craintes. Toutefois le chercheur Joshua Quittner rappela qu’il était un peu abusif de penser qu’une simple page Web était suffisante pour manipuler l’esprit d’un homme et que, finalement, une seule des 39 victimes d’Heaven’s Gate avait connu le groupe par Internet. D’ailleurs la plupart des Eglises ne considèrent pas Internet comme un véritable outil missionnaire. Le Web permet de faire connaître massivement les idées d’un groupe religieux, quelle que soit sa taille. Le principal effort à faire pour celui-ci étant alors de s’assurer que son site est bien référencé dans les moteurs de recherche. Il est toutefois possible de se convertir en ligne sur les sites tenus par des groupes religieux évangéliques ou musulmans. De manière générale ce sont surtout les sites intégristes, pas nécessairement violents mais voyant la conversion comme une nouvelle naissance indépendante du contexte culturel, qui permettent ce type de conversion. Cette mission sur le Web permet surtout d’atteindre les pays où le christianisme n’est pas majoritaire : par exemple un tiers des convertis chrétiens marocains l’aurait été sur Internet. Une spécificité de la mission sur le Web est que l’internaute peut changer de site quand bon lui semble. En effet Internet semble en symbiose avec la religiosité postmoderne où un message n’a pas en soi plus de pertinence qu’un autre. Cela exige du site missionnaire qu’il soit interactif et qu’il se refuse à employer des arguments d’autorité auxquels viennent se substituer l’assurance d’une foi partagée via des liens vers d’autres sites et une volonté d’aborder tous les sujets, du satanisme à la sexualité, en évitant un ton trop autoritaire ou trop moraliste qui ferait à coup sûr fuir le visiteur. Mais cette adaptation pose le problème de l’intégrité du message : jusqu’à quel point ne peut-on pas dire que l’Evangile ne risque pas de voir son essence-même modifiée par le média qui le transmet, à savoir Internet ?

Le cinquième et dernier chapitre s’intitule Batailles en ligne : les guerres de religion virtuelles. Si nous voyons effectivement se développer la présence des religions sur Internet, ce développement a pour corollaire la naissance de nombreux sites antireligieux. Cette offensive polémique est surtout dirigée contre les mouvements assimilés à des sectes telles que l’Eglise des Saints des Derniers Jours et ce que les sociologues appellent les Nouveaux Mouvements Religieux (NMR) comme l’Eglise de Scientologie. Car si Internet est une tribune fantastique pour les NMR, souvent numériquement faibles, le Web permet également à d’anciens membres déçus ou d’autres adversaires d’attaquer le mouvement en profitant d’une large audience. Pour lutter contre ces attaques souvent très violentes les religions ont le choix entre deux types de défense qui ne s’excluent d’ailleurs pas. Tout d’abord elles peuvent contre-attaquer en saisissant les tribunaux. C’est la politique choisie par l’Eglise de Scientologie lorsque certains sites mirent en ligne, au mépris total des différents copyrights, des documents « secrets » contenant certaines « informations » qui étaient sa propriété. Cette dernière, faisant valoir ses droits d’auteur, fit interdire les sites par la justice. Toutefois cette méthode a également ses limites. En effet l’hyperréactivité du Web fait que les fameux documents ont déjà été largement partagés et copiés bien avant l’interdiction des sites qui les mettaient en ligne, et on peut encore aujourd’hui facilement les trouver sur Internet. La deuxième méthode consiste à noyer les sites hostiles en créant un très grand nombre de sites favorables. Cette méthode est employée par l’Eglise de Scientologie et par les Témoins de Jéhovah qui ont même incité leurs membres à créer leurs sites. Le tout est de faire en sorte que les sites favorables soient mieux référencés dans les moteurs de recherche que les sites défavorables.

En conclusion, le livre de Jean-François Mayer réussit à nous éclairer sur l’état actuel des pratiques religieuses sur Internet à travers une série d’exemples vivants que, d’ailleurs, nous nous sommes empressés d’aller visiter.
Il est toutefois regrettable que le livre Internet et religion se perde parfois dans ces séries d’exemples et n’ouvre pas de débat de fond. Par exemple comment devraient s’articuler les notions de sacré et de profane sur Internet ? Comment lutter contre les dérives d’un Web où l’ignorance sévit de manière endémique sans atteindre à la liberté d’expression ? On a parfois l’impression que l’auteur, porté par son enthousiasme et son parti-pris positif, n’a pas osé soulever ces questions et a préféré rester dans un registre résolument descriptif.
Néanmoins il nous faut aussi rappeler la nouveauté de cet objet d’étude qu’est Internet et finalement, ce n’est peut-être que par sagesse que Jean-François Mayer s’est refusé à ouvrir ces débats, conscient du manque de recul dont nous disposons pour véritablement juger Internet, recul que ce livre contribue à coup sûr à créer.

Grégoire QUEVREUX