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Bibliothèque (1990-2017)

Art et liberté spirituelle

Auteur : Marie-Alain COUTURIER

Cette publication participe d’un projet en cours des éditions du Cerf, qui consiste à publier l’intégralité des notes et publications du Père Couturier (1897-1954). Dominicain et artiste, il fut l’un des pionniers - et peut-être le seul - d’un dialogue réussi entre le christianisme et l’art du 20e siècle, ainsi que le réalisateur de chefs d’œuvre de l’art contemporain que sont l’église du Plateau d’Assy (décorée par Chagall, Rouault, Léger, Lurçat, Bazaine..), et celle de Vence, décorée par Matisse. Il fut aussi pendant de longues années le rédacteur de la revue « L’Art Sacré », marquée par un esprit de créativité et de modernité unique dans le catholicisme préconciliaire.
Cet ouvrage réimprime des textes et conférences du Père Couturier, publiés en 1941 et réédités en 1945 (avec quelques ajouts), sous le titre Art et catholicisme ; la seconde partie de l’ouvrage est une Chronique (réflexions, billets, méditations) rédigée entre 1940-45. Tous ces textes ont été écrits alors que le dominicain séjournait en Amérique du Nord (Québec, et USA).
Deux types d’écrits assez différents, qu’il convient de recenser séparément :

Art et catholicisme (pp. 11-70) : on retiendra surtout de ces écrits un texte intitulé « La route royale de l’art » (pp. 15-34), datant de 1935 environ. Il constitue à mon sens une des plus belles réflexions chrétiennes contemporaines sur le statut de l’art par rapport à la question de Dieu. Couturier raisonne de manière très biblique, en des termes que Calvin - autre grand penseur de l’esthétique de Dieu - aurait pu approuver : la beauté est partout dans le monde, et elle relève de l’expérience humaine la plus fondamentale. Pourtant, elle ne peut conduire à Dieu ; elle ne peut ni être une preuve ni un chemin vers la foi. Le péché, le monde défiguré sont venus barrer toute relation directe entre Dieu et la beauté. A cela s’ajoute le fait les artistes modernes ont quitté les Eglises qui ne les ont ni compris ni accueillis (C., en chrétien vraiment libre, n’hésite pas à critique vivement son Eglise). Reprenant et méditant un texte de Bergson, il invite les chrétiens à une attitude de détachement, de désintéressement, qui seule pourra leur permettre de retrouver des valeurs à la fois évangéliques, humaines et artistiques présentes dans la création contemporaine. C. ne le dit pas explicitement, mais pour lui, bien souvent, ceux qui ont gardé les valeurs évangéliques de pauvreté, vérité, force de témoignage, sont les artistes, plus que les chrétiens (et encore moins les représentants de l’institution ecclésiale). Sur les artistes, quelques très beaux témoignages comme celui-ci : « Un artiste qui regarde ou qui écoute, déjà n’est plus rien d’autre que ce regard, cette attention ; tout en lui est déjà offert, livré d’avance » (p. 24). Suivent deux autres textes invitant les chrétiens à découvrir la modernité de l’esthétique de Picasso, ainsi qu’une belle méditation sur l’art abstrait dont il invite d’abord à comprendre le langage esthétique, ensuite à découvrir les liens possible avec une spiritualité chrétienne qui ne doit pas se confondre avec les valeurs immédiates de ce monde. La liberté de pensée du dominicain se révèle encore quand il dénonce dans un autre texte la production commerciale et kitsch du marché du religieux catholique, dans le Canada de cette époque.

Les Chroniques (pp. 73-145) proposent des réflexions non spécialement centrées sur l’art. Elles sont précieuses car elles nous offrent le regard d’un français et chrétien libre, durant les années d’occupation. C. dénonce les compromissions de Vichy, jette des ponts pour un dialogue entre christianisme et marxisme, salue la libération pour la pensée chrétienne, de la séparation entre l’Eglise et l’Etat de 1905. S’intéresse au dialogue avec Gandhi. Il revient aussi sur la force de la peinture moderne française, signe d’espoir dans un monde en train de s’écrouler. Ces multiples réflexions sont en outre portées par une pensée christologique qui, sans s’affirmer trop explicitement, est partout présente : entre la personne et les paroles du Christ, adressées prioritairement aux petits et aux humbles, et la peinture contemporaine, faite de traces et de signes, il y a de profondes et durables analogies. Mais toute réflexion théologique sur l’art doit partir du langage propre de celui-ci, de la réception de la matière, des formes et des couleurs. La réflexion - à plus forte raison la théologie - ne viennent qu’ensuite.

Jérôme COTTIN