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Interprétation du texte de Genève 2 et 3 par Bernard Rordorf

Bernard Rordorf est professeur honoraire à la faculté de théologie protestante de l’Université de Genève.

Les chapitres 2 & 3 de la Genèse contiennent ce que traditionnellement on appelle le récit du paradis et de la chute. Ils racontent la création de l’homme et de la femme, leur installation dans un jardin, puis leur désobéissance avec toutes ses conséquences négatives, comme une suite d’événements qui se situent dans un passé très reculé. Et dans cette perspective, la lecture traditionnelle de ces chapitres met l’accent sur le statut d’intégrité dans lequel l’être humain a été créé et sur la perte de cette intégrité dont il est lui-même responsable. Désormais, la nature humaine est corrompue et la réflexion théologique - en particulier dans la tradition latine - va se concentrer sur la question de savoir quels sont l’étendue et le degré de cette corruption : l’homme est-il tout entier enclin au mal ou lui reste-t-il une once de liberté pour faire le bien par lui-même ?

Mais cette question ne semble pas vraiment correspondre à la logique ni à l’intention du texte biblique. Tout d’abord, il faut voir que ces chapitres prennent place dans un ensemble plus vaste, constitué par les chapitres 1 à 11 de la Genèse, et que c’est dans cet ensemble qu’ils doivent être compris. Or ces chapitres, où il est question de la création du monde, puis de l’humanité, et du devenir de cette humanité, ont un caractère qui les rapproche des récits de la mythologie : Adam et Eve, Caïn et Abel, Noé ... ne sont pas des personnages de l’histoire comme l’est Abraham, dont l’histoire est racontée à partir du chapitre 12 de la Genèse. Ce ne sont pas des personnages qui ont vécu une fois, en tel lieu et à telle époque, mais des figures typiques, représentatives de ce qui arrive toujours à nouveau dans l’histoire. Les 11 premiers chapitres de la Genèse n’ont donc pas pour objet une suite d’événements passés, mais la situation fondamentale de l’humanité, telle que tout être humain en fait l’expérience. À travers les figures d’Adam et Ève, de Caïn et Abel, de Noé, nous découvrons ce qui est sous-jacent à toutes les histoires que nous vivons et en particulier aux conflits dont notre vie est traversée. Les chapitres 1 à 11 de la Genèse contiennent ainsi, sous une forme narrative, une réflexion fondamentale sur la condition humaine dans son ensemble.

En ce qui concerne les chapitres 2 & 3, ces considérations ont une conséquence décisive : l’enchaînement des faits qui correspond à leur structure narrative ne doit pas être compris à la manière d’une succession temporelle, comme une suite irréversible d’événements. Au contraire, c’est la coexistence d’éléments hétérogènes, présentés comme dans un diptyque qui définit précisément la condition humaine.

Un exemple suffira à faire comprendre l’enjeu de cette correction. Dans le chapitre 2, l’homme et la femme sont créés l’un en vue de l’autre, non pas simplement pour assurer la perpétuation de l’espèce, mais pour former une communauté qui mette fin à la solitude : la vocation qui leur est adressée est de parvenir à une véritable communion dans la transparence mutuelle. Au chapitre 3, au contraire, l’homme et la femme sont devenus opaques l’un à l’autre, ils ont honte l’un devant l’autre, leur solidarité a été brisée et leur relation se caractérise par la recherche de la domination. Or ce qu’il importe de voir, c’est que le récit n’est unilatéral ni dans un sens ni dans l’autre, trop beau d’un côté, trop noir de l’autre, car ce sont ces deux aspects ensemble qui définissent la situation mutuelle de l’homme et de la femme : entre eux peuvent se produire des moments de rencontre dans l’émerveillement mutuel, comme des moments d’antagonisme et de ressentiment, et malgré tout ils ne cessent de désirer entre eux la transparence, même s’ils ont tant de peine à y parvenir. En d’autres termes, ce qui caractérise la condition humaine, telle que nous en faisons l’expérience, c’est tout autant ce que met en lumière le chapitre 2, à savoir l’intention créatrice de Dieu, ce que Dieu désire pour l’être humain, que ce que décrit le chapitre 3, la relation d’étrangeté de l’homme à l’égard de la femme comme à l’égard de Dieu, à l’égard de lui-même, à l’égard du sol qu’il travaille. La condition humaine se définit par son caractère contradictoire et par le caractère insurmontable de cette contradiction.

Toutefois, le récit de la Genèse ne se limite pas à cette constatation, il veut encore faire comprendre la signification et la portée de cette contradiction constitutive de la condition humaine. En effet, l’être humain apparaît dans ce récit comme un être créé, c’est-à-dire comme un être qui n’est pas son propre auteur, mais qui est donné à lui-même et dont l’humanité, par conséquent, prend forme dans la manière dont il se rapporte à ce don qui le fait être. En tant qu’il est créé, l’être humain est en relation avec Dieu et cette relation constitue, qu’il le veuille ou non, un enjeu majeur de son existence. Le thème du récit biblique est précisément de savoir ce que devient l’homme quand il ne veut pas recevoir l’existence ni se recevoir lui-même comme un don, quand il veut se poser lui-même indépendamment de Dieu.

Cette question apparaît à travers la présence d’un interdit, l’interdit de manger le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. Pour comprendre la signification de cet interdit, il importe de préciser que bien et mal ne doivent pas ici être entendu au sens moral, mais au sens plus général de ce qui est bon et mauvais pour l’homme, pour sa vie. L’interdit n’a donc pas pour fonction - contrairement à ce que suggère le serpent - de réserver à Dieu l’exclusivité de certains privilèges, mais de protéger l’homme. Car Dieu sait ce qui est bon pour l’homme, comme le souligne la remarque : « il n’est pas bon pour l’homme d’être seul ». Et lorsque l’être humain veut décider lui-même ce qui est bon pour lui, il se met en danger, car il risque de provoquer ce qui est mauvais pour lui. Là même où il croyait augmenter ses possibilités, accroître son pouvoir sur lui-même et sur les choses, améliorer ses conditions d’existence, en réalité il les rend plus difficiles. Pour le dire en termes d’aujourd’hui, il fait l’expérience de l’ambivalence du progrès. Effectivement, en mangeant du fruit de l’arbre, l’homme a gagné quelque chose, sa connaissance et son pouvoir se sont développés, mais en même temps, il sait désormais qu’il est nu, et surtout il sait qu’il va mourir, et il se retrouve donc plus menacé et plus fragile.

L’être humain existe ainsi à la croisée du désir créateur de Dieu et de son propre désir de mettre en oeuvre et d’étendre par lui-même ses possibilités. Ce désir humain, le récit biblique ne le condamne pas, mais il en montre l’ambivalence : car l’homme n’est pas puni pour ce qu’il a cherché à obtenir, mais il fait l’expérience d’une contradiction qui réside dans le fait que son action entraîne malgré lui des conséquences qui vont en sens contraire de ce qu’il avait voulu obtenir. L’intention du récit biblique ne consiste donc pas à souligner la méchanceté irrépressible de l’être humain, mais plutôt à mettre en lumière le caractère problématique de tout ce qui touche à sa vie et à son faire : du moment qu’il est entré en contradiction avec Dieu, il se trouve aussi en contradiction avec lui-même. Qu’il s’agisse de Dieu ou de lui-même, de son amour ou de son travail, des animaux ou du sol, aucune de ces relations qui tissent l’existence humaine ne va de soi, et c’est pourquoi, autant qu’elle est un don, l’existence est un poids et une tâche.

Les chapitres 2 & 3 de la Genèse n’ont donc pas pour objet de donner une explication du mal, ils ne racontent pas comment l’homme a perdu son statut d’intégrité à travers la chute, mais ils veulent rendre compte de la condition humaine en tant qu’elle est marquée par la peine, la culpabilité et la souffrance. Ainsi s’explique la symétrie des chapitres 2 & 3 : la même réalité est présentée successivement deux fois, sous deux aspects opposés. La nudité comme transparence et comme source de honte, la mise au monde d’un enfant, qui est la plus belle chose et une souffrance, les animaux comme compagnons et comme menace, le travail pour cultiver et garder et le travail à la sueur de son front, la poussière dont l’homme provient et celle à laquelle il retourne... Et pourtant ces deux aspects n’ont pas la même portée. Dans la situation où il est, Dieu n’a pas abandonné l’être humain : Dieu continue à lui parler et le fait qu’Eve est nommée mère des vivants signifie que la bénédiction de Dieu continue d’être la promesse qui porte la vie humaine. La condition humaine est contradictoire, mais elle est encore sous-tendue par l’intention créatrice de Dieu qui veut le bien de l’homme. Et en ce sens, le chapitre 2 ne décrit pas un paradis perdu, mais l’intention de Dieu pour l’homme, une intention à laquelle l’homme ne cesse d’être confronté à l’intérieur de sa propre condition et de son propre désir et qui fait à la fois sa joie et son désespoir.

Bernard Rordorf